La Légende de MARX ou ENGELS fondateur

M. Rubel
samedi 26 décembre 2009
par  ps
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AVERTISSEMENT

A l’occasion du 100’ anniversaire de la naissance de Friedrich Engels, la ville de
Wuppertal avait organisé, en mai1970, une conférence scientifique internationale :
réunis à cette occasion, près de cinquante spécialistes de plus de dix pays
européens ainsi que d’Israël et des Etats- Unis se sont efforcé de faire le point des
recherches modernes sur la pensée de celui qui passe universellement pour avoir
été, aux côtés de son ami Karl Marx l’un des fondateurs du... « Marxisme ». Invité à
participer a cette conférence, j’ai tenu à soumettre comme texte de discussion une
série de thèses critiques portant sur le thème de la responsabilité d’Engels dans la
genèse de l’idéologie dominante du XXème siècle, le « marxisme » dans le cadre
d’une manifestation plus « scientifique » que commémoratrice, il m’a paru normal et
urgent de faire partager mes réserves critiques à une assemblée informée des
problèmes que pose l’évolution des idées clans leur rapport avec les événements et
les bouleversements qui ont marqué I’histoire du XX° siècle. J’avais donc fait
parvenir aux organisateurs un document en huit points, rédigé en allemand, que
j’avais intitulé : Gesichtspunkte zum Thema « Engels als Begründer ».
J’eus la surprise, en arrivant à Wuppertal, d’être reçu par les responsables de la
Conférence qui me firent part de leur embarras : mes collègues soviétiques et est-
allemands, s’étant sentis personnellement offensés à la lecture de mes Points de
vue, menaçaient de quitter la Conférence si ma contribution n’était pas retirée des
débats ! Après de longues tractations nous tombâmes d’accord sur une formule
apparemment susceptible d’apaiser I’irritation des représentants « scientifiques »
des pays « socialistes » les textes ne seraient plus lus à la tribune, mais seulement
commentés et discutés. On serait tenté de narrer le détail du débat auquel donnât
lieu les Points de vue si les objections formulées avaient mérité le qualificatif de
« scientifiques » et si le comportement de certains participants n’avait traduit le
refus total d’engager une discussion risquant de remettre en question l’ensemble des
positions idéologiques du « marxisme-léninisme ». Du même coup, ce refus obstiné
sinon insultant suffisait pour confirmer, aux yeux de l’observateur impartial, la
critique fondamentale que l’on peut diriger contre l’emploi même du concept de
« marxisme », emploi dont mes Points de vue dénonçaient précisément l’aberration [1].

L’épilogue de cette Conférence devait souligner une nouvelle fois le bien-fondé
d’une dénonciation qui, sous la forme d’une simple réflexion sémantique, représentait en fait une défense de la théorie sociale de Marx en tant qu’opposée à
la mythologie marxiste. En effet, les organisateurs n’ont pas craint de manquer aux
règles élémentaires du code de l’édition généralement respectées en démocratie
« bourgeoise » le texte incriminé, communiqué à la demande des responsables, ne
figure pas dans le volume réunissant les contributions envoyées préalablement à
Wuppertal 2. Habent sua fata libelli...
Nous donnons ci-après une traduction française du texte refusé par la Conférence
de Wuppertal, [2]en l’enrichissant de quelques commentaires.

POINTS DE VUE A PROPOS DU THÈME « ENGELS FONDATEUR « 

« Pour le triomphe final des principes établis dans le Manifeste communiste, Marx
misait uniquement et exclusivement sur le développement intellectuel de la classe
ouvrière tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action solidaire et de la
discussion. »

« F. ENGELS Avant-propos à la quatrième édition du Manifeste communiste, 1er
mai 1890. »

I

Le marxisme n’est pas venu au monde comme un produit authentique de la manière
de penser de Karl Marx, mais comme un fruit légitime de l’esprit de Friedrich Engels.
Si tant est que le terme de marxisme recouvre un concept rationnel, ce n’est pas
Marx mais Engels qui en porte la responsabilité ; et si, aujourd’hui comme hier, la
querelle de Marx est à l’ordre du jour, elle se rapporte principalement à des
problèmes dont Engels ne s’est absolument pas préoccupé ou qui n’ont trouvé chez
lui qu’une solution partielle. Ces problèmes - pour autant qu’ils puissent être résolus
- ne pourraient donc être maîtrisés qu’avec l’aide de Marx lui-même. Cela ne signifie
nullement qu’Engels doive être écarté des discussions actuelles, mais il est légitime
de se demander dans quelle mesure il pourrait intervenir dans toute confrontation
concernant des écrits de Marx qui, ayant échappé à son attention, ne s’en trouvent
pas moins au centre du débat. En termes plus généraux, cette question pourrait être
formulée comme suit : quelles sont les limites de la compétence d’Engels en tant
qu’exécuteur incontesté du legs intellectuel de Marx, auquel on fait encore appel
pour élucider les problèmes matériels et moraux de notre temps ?

II

Cette interrogation oblige à examiner un problème central, celui des rapports
intellectuels entre Marx et Engels, « fondateurs » d’un ensemble de conceptions
idéologiques et politiques groupées artificiellement sous l’appellation de
« marxisme ». En soi, le fait que cette question doive être posée révèle un
phénomène très caractéristique de notre époque, que l’on serait tenté de désigner
dès maintenant comme le « mythe du XXe siècle ». Au demeurant, rappelons que
les « fondateurs » ont parfois eux-mêmes évoqué l’interprétation mythologique pour
souligner le caractère particulier de leur amitié et de leur collaboration intellectuelle :
Marx n’invoquait il pas ironiquement l’exemple des antiques « Dioscures » ou celui
d’Oreste et de Pylade, tandis qu’Engels raillait la rumeur selon laquelle « Ahriman-
Marx » aurait détourné du chemin de la vertu « Ormuzd-Engels . [3]

On constate également la tendance inverse, les efforts de plus on plus fréquents
d’opposer Marx à Engels : le premier serait le « vrai » fondateur, le second étant
ravalé au rang de « pseudo-dialecticien »
 [4].

III

Toute investigation sur les rapports de Marx et d’Engels est d’avance vouée à
l’échec Si elle ne se débarrasse pas de la légende de la « fondation » et ne prend
pas pour point de départ méthodique l’aporie du concept de marxisme. Ce fut le
mérite de Karl Korsch, alors au seuil d’une révision radicale de ses positions
intellectuelles, d’avoir tenté, voilà vingt ans, une critique du marxisme qui équivalait à
une déclaration de guerre. Korsch n’allait cependant pas jusqu’à oser le geste ultime
débarrasser le concept de marxisme de ses résidus mythologiques. Au lieu de quoi,
il se borna, non sans embarras, à surmonter la difficulté par l’usage d’artifices
linguistiques destinés à conserver et à sauver d’ « importants éléments de la
doctrine marxienne » en vue de la « reconstruction d’une théorie et d’une pratique
révolutionnaires ». Dans ses Dix thèses à propos du marxisme aujourd’hui, il est
question tantôt de I’ « enseignement de Marx et d’Engels », tantôt de la « doctrine
marxiste », de la « doctrine de Marx », du « marxisme », etc. [5] Dans la 5e thèse, où il
est question des précurseurs, fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste,
Korsch va jusqu’à oublier le nom d’Engels, l’alter ego de Marx ! Pourtant, il n’était pas
loin de la vérité lorsqu’il écrivait :
« Toutes les tentatives de rétablir l’enseignement marxiste comme un tout et dans sa
fonction primaire de théorie de la révolution sociale de la classe ouvrière sont
aujourd’hui des utopies réactionnaires » (2e thèse).
Au lieu d’ « utopies réactionnaires », Korsch aurait pu parler aussi bien de
« mythologie aberrante » pour se rapprocher de la vérité.

IV

Vu l’impossibilité de définir rationnellement le sens du concept de marxisme, il
semble logique d’abandonner à l’oubli le mot même, pourtant si couramment et si universellement employé. Ce vocable, dégradé au point de n’être plus qu’un slogan
mystificateur, porte dès l’origine le stigmate de l’obscurantisme. Marx s’est vraiment
efforcé de s’en défaire lorsque, dans les dernières années de sa vie, sa réputation
ayant brisé le mur du silence qui entourait son oeuvre, il fit cette déclaration
péremptoire : « Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste. [6] » Le fait
qu’Engels ait légué à la postérité cet avertissement - combien révélateur - ne lui
enlève pas la responsabilité d’avoir, cédé à la tentation d’accorder à ce terme
injustifiable la sanction de son autorité. Chargé d’être le gardien et le continuateur
d’une théorie à l’élaboration de laquelle il avouait n’avoir contribué que pour une
modeste part [7], et persuadé de réparer un tort en glorifiant un nom, Engels a encouru le risque de favoriser la genèse d’une superstition dont il ne pouvait mesurer les conséquences néfastes. Aujourd’hui, soixante-quinze années après sa mort, ces effets sont parfaitement perceptibles. Lorsque Engels s’est décidé à reprendre de la bouche de ses adversaires des formules telles que « marxiste » et
« marxisme » pour changer une appellation hostile en un titre de gloire, il ne se doutait pas que, par ce geste de défi -ou de résignation ?- il se faisait le parrain d’une
mythologie appelée à dominer le XX° siècle.

V

On peut suivre la genèse du mythe marxiste, à la suite des conflits au sein de
l’Internationale ; le besoin d’invectiver l’adversaire et ses partisans rendait les « anti-
autoritaires », et à leur tête Bakounine, assez inventifs pour créer des vocables tels
que « marxides », « marxistes » « marxisme », etc. Peu à peu, les disciples de Marx
en France prirent l’habitude d’accepter une dénomination qu’ils n’avaient pas créée
et qui, dès l’abord destinée à les distinguer des autres fractions socialistes, se
changea finalement en une étiquette politique et idéologique. Dès lors, il ne
manquait plus que l’autorité d’Engels pour sanctionner un usage dont l’ambiguïté ne
fut pas immédiatement discernée par ceux qui y eurent recours. Engels fut d’abord
énergiquement hostile à l’emploi d’une telle terminologie ; il savait mieux que
quiconque qu’elle risquait de corrompre la signification profonde d’un enseignement
considéré comme l’expression théorique d’un mouvement social et nullement
comme une doctrine inventée par un individu au bénéfice d’une élite intellectuelle.

Sa résistance ne faiblit qu’en 1889, lorsque les dissensions entre, d’une part, les
« possibilistes », « blanquistes », »broussistes » et, d’autre part, les « collectivistes »
« guesdistes » menacèrent de conduire à une rupture définitive du mouvement
ouvrier en France, chaque fraction ayant décidé d’organiser « son » Congrès ouvrier
international . L’embarras d’Engels est manifeste ; aussi cherche-t-il à conjurer le
danger de la confusion et de la corruption verbales et idéologiques en employant
tantôt les guillemets pour parler des « marxistes » et du « marxisme », tantôt en par-
lant de « soi-disant marxistes ». Lorsque Paul Lafargue exprime son appréhension
de voir son groupe passer pour une « fraction » parmi d’autres du mouvement
ouvrier, Engels lui répond : « Nous ne vous avons jamais appelés autrement que "
the so-called marxists " et je ne saurais pas comment vous désigner autrement.
Avez-vous un autre nom tout aussi court, dites-le et nous vous l’appliquerons avec
plaisir et dûment [8].

VI

Si Nietzsche a publié Ecce homo, par crainte d’être un jour canonisé par des
disciples qu’il ne souhaitait point, pareille précaution ne s’imposait pas dans le cas de Marx, bien que celui-ci n’ait pu rédiger et publier qu’un fragment de l’oeuvre
projetée. Toutefois, les matériaux imprimés et inédits qu’il a légués à la postérité
équivalent à une interdiction formelle, rigoureuse, de lier son nom à la cause pour
laquelle il avait combattu et à l’enseignement pour lequel il se croyait mandaté par la
masse anonyme du prolétariat moderne. Si Engels avait respecté cet interdit et si,
en tant qu’exécuteur testamentaire de Marx, il avait mis son veto à ce terme abusif,
le « marxisme », ce scandale universel, n’aurait pas vu le jour ; or, Engels a commis
la faute impardonnable de cautionner cet abus, acquérant ainsi la gloire douteuse
d’être le premier « marxiste ». Se croyant héritier, il fut en vérité fondateur,
involontairement certes, mais on serait tenté de dire que ce fut le châtiment du
destin. L’ « ironie de l’histoire » tant vantée par Engels lui a joué un mauvais tour : il
devint ainsi prophète malgré lui, lorsque à l’occasion de son soixante-dixième
anniversaire, il prononça ces mots pleins de regret : « Mon destin veut que je récolte
la gloire et l’honneur semés par un plus grand que moi, Karl Marx [9] ». Pour son cent
cinquantième anniversaire, nous devons lui reconnaître le mérite contestable et le
titre encore plus douteux de « fondateur du marxisme ».

VII

Dans l’histoire du marxisme en tant que culte de Marx, Engels occupe le premier
rang. On connaît suffisamment l’aspect humain et quasi religieux de cette amitié, qui
ne requiert pas d’analyse particulière. En revanche, ce qui nécessite un examen
approfondi, c’est l’effet de ce comportement aussi bien sur Marx lui-même que sur
ses épigones et ses disciples lointains. Toujours prêt à agir comme pionnier des
théories de Marx, Engels a exprimé maintes idées que Marx ne pouvait, certes,
accepter sans critique ; le silence de Marx s’explique cependant par son désir de
respecter scrupuleusement la solidarité qui le liait à son ami. Qu’il se soit identifié à
tout ce qu’Engels a dit ou écrit - tout au moins quant aux questions essentielles -
nous ne saurions l’affirmer, et ce problème est mineur, compte tenu de son
admiration avérée pour les dons intellectuels de son ami : il allait même jusqu’à se
considérer comme son disciple [10] . Ce que Marx lui-même ne se permettait pas est
devenu aujourd’hui un devoir strict, quand il s’agit de rompre le charme envoûtant de
sa légende et de déterminer la place de l’oeuvre d’Engels dans le développement du
patrimoine intellectuel du socialisme par rapport, au destin du mouvement ouvrier.

VIII

C’est seulement si l’on comprend qu’Engels avait en lui l’étoffe du fondateur que l’on
saisira la raison pour laquelle il a rempli sa tâche d’éditeur et de continuateur des
manuscrits de Marx d’une manière qui, aujourd’hui plus que jamais, prête le flanc à
la critique [11] Les écrits de Marx négligés par Engels (entre autres les travaux

IX

Les thèses esquissées ci-dessus constituent une introduction à un débat dont le
thème essentiel devrait être le problème du marxisme en tant que mythologie de
notre ère. La question de savoir dans quelle mesure Engels peut être rendu
responsable de la genèse de cette superstition universelle est secondaire dans la
mesure où l’on peut affirmer - en respectant la leçon de Marx « matérialiste » - que
les idéologies, parmi lesquelles nous rangeons le marxisme dans toutes ses
variantes, ne tombent pas du ciel ; elles sont liées essentiellement à des intérêts de
classe qui sont en même temps des intérêts de puissance. Il suffit de reconnaître en
Engels l’héritier légitime de la pensée de Marx pour dénoncer en son nom et à sa
gloire le marxisme établi comme une école d’errements et de confusion pour notre
âge de fer.

M. Rubel
1972.


[1Pour un aperçu des débats de Wuppertal, cf. Henryk Skrypczak, « Internationale wissenschaftliche
Engels-Konfereriz in Wupperta » in internationale Wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte
der Deuschten Arbeitebewegung (I.W.K.), Berlin, n° 10, juin 1970, p. 62 sq. Voir ibid., p. 81 sq., Un
résumé des Point de vue.

[2Friedrich Engels 1820-1970. referate-Diskussionen-Dokumente. Internationale
wissenschaftliche Konferenz in Wuppertal vain 25-29. Mai 19,0, Hannover, Verlag für Literatur und
Zeitgeschehen, 1970.

Ma « position »est commentée p. 255 Sq., dans les termes que voici
« Pour être en mesure de remplir le programme de la dernière journée, le conseil de la Conférence
avait décidé de renoncer, après la VI° séance, à la discussion et de commencer après la Vil° avec le
débat général. En premier lieu, Maximilien Rubel devait continuer ( ?) à développer sa conception. Il
avait transmis à la Conférence un texte aux formules polémiques, dirigé contre Engels, sans l’exposer
ensuite devant l’assemblée (et pour cause !). Ses huit thèses qui devaient, conformément au dessein
initial, provoquer un débat sur la signification actuelle du marxisme, peuvent être résumées comme
suit : après la mort de Marx, Engels s’est énergiquement employé à élever le terme marxisme « ,
formé par les adversaires de Marx, au rang d’un concept intelligible et définissable. Ce faisant, Engels
est devenu le fondateur d’un système de pensée hybride, étranger aux intentions de Marx lui-même.
Après la mort d’Engels, les germes idéologiques de ce système se sont transformés en une
méthodologie conceptuelle nécessairement soumise à des conditions de classe. »

Le rapport fait ensuite état d’une polémique qui m’avait opposé, dans une séance précédente, à un
marxiste est-allemand, Erich Hahn, à propos du concept de « mission historique », polémique « dans
laquelle Engels ne jouait qu’un rôle indirect »(ibid., p. 255 sq.).
Il y aurait long à dire sur ce « rapport abrégé qui résume ma thèse et la « polémique » qu’elle a
suscitée. J’affirme simplement que loin d’être « dirigé contre Engels mon texte visait, à travers la
critique l’un geste, historiquement négatif du plus étroit et du plus actif collaborateur de Marx, une
certaine école marxiste dont l’existence même constitue la négation de tout ce que Marx et Engels
lui-même ont fait pour la pensée socialiste et le mouvement ouvrier. Je persiste a croire que ma
contribution répondait, plus que toute autre, au véritable esprit de cette conférence ne se proposait-
elle pas d’honorer « scientifiquement » la mémoire de celui qui a inventé la notion de « socialisme
scientifique », mais qui savait également que cette notion s’identifiait à celle de « socialisme
critique ». La conférence ne pouvait rendre un réel hommage à l’homme qu’elle entendait célébrer
qu’en adoptant pour fil conducteur et principe de ses débats ce mot du célébré :
« Le mouvement ouvrier repose sur la critique la plus rigoureuse de la société existante. La critique,
c’est son élément vital. Comment pourrait-il se soustraire lui-même à la critique, interdire le
débat ? » (Engels à Gerson Trier, 18 décembre 1889).

[3Cf. Marx à Engels, 20 janvier 1864 ; 24 avril 1867.. Engels à E. Bernstein, 23 avril 1883. On vint même à parler des deux amis comme s’il s’agissait d’une seule persone, Mlarx et Engels « dit « cf. la lettre du premier au second, 1er août 1856.

[4Voir, par exemple, l’opposition qu’Iring Fetscher établit entre la « philosophie du prolétariat » de
Marx et celle d’Engels. Sur leurs manières différentes d’envisager la « négation de la philosophie » et
le rapport de l’histoire humaine à la nature sur la conception, inacceptable pour Marx, d’une
dialectique objective de la nature et d’une pensée-reflet de la réalité, etc., cf. I. Fetscher Itar) Karl
Marx uind der Marxismus. Von der Philosophie des Proletariats zur proletarischen Weltanschauung,
Munchen, 1987, p. 182 sq. Cf. également Donald C. Hodges, “Engels Contnbution to Marxism“, The
Socialist Register, 1965, p. 297-810 Vladimir Hosky, “Der neue Mensch in theologischer und
marxisticher Anthropologie“ Marxismusstudien, VII, 1972, p. 58-86.

[5Cf. Karl Korsch, « Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui « Arguments III, n° 16, 1959, p. 26
sq. Texte multigraphié portant l’indication “Zurich le 4 septembre 1950”.

[6Engels précise que cette déclaration fut faite par Marx à propos du « marxisme »qui sévissait vers
1879-1880 « parmi certains Français » mais que ce blâme s’appliquait également à un groupe
d’intellectuels et d’étudiants au sein du Parti allemand ; eux et toute la presse de I’opposition
affichaient un « marxisme » convulsivement défiguré (cf. lettre d’Engels à la rédaction du
Sozialdemokrat, 7 septembre 1890, publiée dans ce journal, 18 septembre 1890). La boutade -
combien lourde de pressentiment !- de Marx fut rapportée par Engels chaque fois que l’occasion s’en
présentait ; voir ses lettres à Bernstein, 3 novembre 1882 ; à C. Schmidt, 15 août 1890 ; à Paul
Lafargue 27 août 1890. Le révolutionnaire russe G. A. Lopatine, qui rencontra Engels en septembre
1883, s’entretint avec lui des perspectives révolutionnaires en Russie. Le récit qu’il adressa à un
membre de la Norodnaîa Voliia contient ce passage « Je vous ai dit un jour, vous on souvenez-
vous, que Marx lui-même n’a jamais été marxiste. Engels raconta que lors de la lutte de Brousse,
Malon et Cie contre les autres, Marx avait dit un jour en riant " Je ne puis dire qu’une chose, c’est que
je ne suis pas marxiste !"... Cf. l’extrait d’une lettre de Lopatine à M. N. Ochanina 20 septembre 1888,
dans Marx-Engels, Werke, XXI, 1962, p. 489 (trad. du russe).

Ce n’est pourtant pas sur le ton de la plaisanterie que Marx, lors d’un voyage en France, communiqua à son ami son impression sur les querelles socialistes aux congrès simultanés de Saint Etienne ( possibilistes) et de Roanne (guesdistes), en automne 1882. Les marxistes " et les" anti-marxistes ", écrivait-il, ces deux espèces, ont fait leur possible pour me gâcher le séjour en France (à Engels, 80 septembre 1882). Sur son désaccord avec les « marxistes » russes, cf. Marx à Véra Zassoulîtch, 1881, à propos de l’avenir de la commune paysanne en Russie (Économie, Il, p. 1561).. Sur les rapports de Marx et d’Engels avec leurs disciples russes, cf. Marx-Engels, Die russische
Kommune, Kritik eines Mythes. Herausgegeben von M. Rubel, Munchen, Hanser 1972

[7Les déclarations formelles d’Engels à cet égard sont trop nombreuses pour être rappelée ici.
Disons simplement qu’elles ne laissent pas le moindre doute quant à la paternité des grandes
découvertes scientifiques, qui sont toutes, sans exception, attribuées au seul Marx, De ces
déclarations, la plus significative est peut-être la note insérée par Engels dans un écrit qui devait
démontrer la continuité de la philosophie allemande en élevant son plus digne héritier, Karl Marx, au
rang de fondateur de système. Cf. F. ENGELS, Ludwig Feuerbach et l’aboutissement de la
philosophie classique allemande, 1888 (édition originale dans Werke, XXI, p. 259-307 ; la note, ibid.,
p. 291 sq). C’est dans ce travail qu’Engels fit le geste officiel de baptiser la théorie du nom de Marx :
« De la dissolution de l’école hégélienne, une autre tendance se détachait, la seule qui eût vraiment
donné des fruits, et cette tendance se rattache essentiellement au nom de Marx’ » (p. 291). Et ce
geste, Engels le répéta dans la note, en précisant « Ce que Marx a réalisé, je n’aurais pu l’accomplir
[...]. Marx était un génie, nous autres, nous sommes tout au plus des talents. C’est donc à juste titre
qu’elle porte son nom » (p. 292(. Dès lors, la conclusion de cet écrit, qui consacre Marx à la fois
héritier et fondateur d’école philosophique, ne saurait surprendre : « Le mouvement ouvrier allemand
est l’héritier de la philosophie classique allemande »(p 307). Ainsi, Engels avait bouclé la boucle.

[8Engels à Lafargue, 11 mai 1889. Une fois engagé sur cette pente de la concession verbale, Engels
ne pouvait plus reculer, et il lui fallut faire le dernier pas. Il s’y décida au moment où il crut assuré le
triomphe des collectivistes dirigés par Guesde et Lafargue. Mais l’avantage acquis sur les anarchistes
après 1873 s’est trouvé remis en question par leurs successeurs, et je n’avais donc pas le choix.
Maintenant que nous sommes victorieux, nous avons prouvé au monde que presque tous les
socialistes d’Europe sont " marxistes ". Ils se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom et ils
resteront an carafe avec Hyndman pour les consoler (Engels à Laura Lafargue, 11 juin 1889).
Ironie du sort - c’est précisément au même Hyndman que Marx avait déconseillé de se référer à son
nom dans le programme du nouveau parti anglais. « Dans les programmes de parti, il faut tout éviter
qui laisse apparaître une dépendance directe vis-à-vis de tel ou tel auteur ou de tel livre » (lettre à H.,
2 juillet 1881).

[9Lettre à la rédaction du Berliner Volksblat, 5 décembre 1890

[10« Tu sais, primo, que tout vient chez moi tardivement, et, secundo, que je marche toujours sur tes
traces » (Marx à Engels, 4juillet 1864).

[11Cf. M. Rubel, Introduction au tome Il de l’ « Economie « 1968, p CXXI sq.
www.plusloin.org Novembre 2003
préparatoires pour la thèse de doctorat, le manuscrit anti-hégélien de Kreuznach, les
ébauches économico philosophiques de Paris et de Bruxelles, la première rédaction
de l’Economie des années 1557-1858, les nombreux cahiers d’études et la
correspondance avec des tiers) ne placent pas seulement le chercheur et le
spécialiste devant des problèmes d’interprétation entièrement nouveaux ; ils
suscitent de nouvelles catégories et de nouvelles générations de lecteurs qui ne
peuvent et ne veulent plus se contenter de la phraséologie stéréotypée des
marxistes de profession, et cela d’autant moins qu’il s’agit de comprendre un monde
et de vivre et d’agir en un temps où idéologie, mécanisation et manipulation des
consciences s’allient a la pure violence pour changer le monde en une vallée de
larmes. Voir ibid., p. CXXVII sq., la liste des découvertes que Marx a reconnues comme étant les siennes.
Marx ne s’est attribué ni la fondation du matérialisme historique ni la découverte de la plus-value .
Cette attribution, geste d’Engels, fut cependant tacitement approuvée par Marx. Cf. par exemple les
comptes rendus d’Engels dans Das Volk, 1859, et l’article biographique du même dans Volkskalendar
1877.


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