Les bases d’une économie communiste, Courant des conseils

dimanche 7 août 2005
par  ps
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Les bases n’ont pas pour but un "plan" quelconque, ne montrent pas comment la société peut être construite "plus belle" ou "plus équitable". Elles ne parlent que des problèmes d’organisation de l’économie communiste, mais ils réduisent la pratique de la lutte de classe et la gestion sociale à une unité organique en tant que nouvelle conception de la société*

Cette investigation ne pouvait commencer qu’après que l’AAUD et l’AAUDE. se fussent libérées des vieilles traditions de "la classe organisée et aient compris que la classe ouvrière doit trouver son unité de lutte sans bâtir une organisation permanente. L’AAUD publia en 1930 un livre intitulé "Les bases de la production et de la répartition communistes’’- "Grundprincipien Kommunisticher produktion und Verteilung"), qui représentait une introduction à ce problème.

Les bases n’ont pas pour but un "plan" quelconque, ne montrent pas comment la société peut être construite "plus belle" ou "plus équitable". Elles ne parlent que des problèmes d’organisation de l’économie communiste, mais ils réduisent la pratique de la lutte de classe et la gestion sociale à une unité organique en tant que nouvelle conception de la société* Les assises sont l’expression économique de ce qui va se consommer politiquement dans les mouvements de masses indépendants. Quand les Conseils seront venus au pouvoir, et parce qu’ils auront appris à gérer leur lutte eux-mêmes dans un effort continuel, ils ne pourront que corroborer leur pouvoir, en préconisant de nouvelles lois économiques, où la mesure du temps de travail se ra le pivot de toute production et répartition. C’est la tâche des travailleurs eux-mêmes de gérer toutes les branches de travail en calculant le temps de travail entre elles. Les classes montrent le caractère des nouvelles relations du droit économique et ainsi s’accomplit une unité de conception entre la nouvelle forme de lutte et l’organisation de la société future. Comme telles, elles sont le fruit des mouvements de masse d’après 1917.

L’ECONOMIE COMMUNISTE.

Les "assises" contiennent les chapitres suivants (2ème édition hollandaise 1935)

1) Les points de départ de la production et de la répartition

2) La révision social-démocrate du marxisme

3) L’étalon de mesure dans le Communisme

4) Progrès dans la façon de poser les problèmes

5) Le Communisme libertaire

6) La production communiste

7) L’heure moyenne sociale en tant que base de la production

8) L’heure moyenne sociale en tant que base de la répartition

9) Les "Services publics"

10) La comptabilité en tant que miroir de la vie économie que

11) La suppression du marché

12) L’expansion de la production

13) Le contrôle de la vie économique

14) le Communisme dans l’agriculture

15) La dictature du prolétariat

16) Conclusion.

Tous les problèmes sont examinés du point de vue du travailleur exploité. Pour lui le coeur du problème n’est pas la suppression de la propriété privée mais celle de l’exploitation. La suppression de la propriété privée n’est qu’une lapalissade, et n’est rien de plus qu’une condition absolument nécessaire à la suppression de l’exploitation. Mais comme nous le savons depuis, cette abolition ne coïncide pas nécessairement avec celle de l’exploitation, et nous sommes amenés à examiner les problèmes avec plus d’exactitude. Le mouvement anarchiste a compris cette insuffisance, beaucoup plus que le mouvement marxiste, et il a mis en avant ce mot d’ordre fondamental dans l’agitation : "Suppression du travail salarié". Le gouvernement est censé pratiquer l’économie en nature", c’est à dire que l’argent n’a plus de valeur. Le logement, les aliments, l’eau, le courant électrique, etc ... tout est gratuit. Seule une part de 15% du salaire est allouée en argent, destinée aux achats de marché noir, pour les marchandises que le gouvernement ne peut distribuer.

Le salaire ainsi supprimé, cela ne signifie pas l’abolition de l’exploitation ni la liberté sociale. Au contraire, les travailleurs dépendent de plus en plus de l’appareil bureaucratique, au fur et à mesure que l’ économie en nature se développe, c’est à dire que les salaires sont abolis. Le droit des travailleurs sur les produits sociaux, dans cette forme de capitalisme attachée au problème du salariat, n’est pas acquis. Tout y est confié à l’habileté et à la bonne volonté des bureaucrates c’est à dire : les travailleurs sont plus sûrement encore prisonnier de 1’Etat.

La réalité nous a donc appris :

- qu’il est possible de supprimer la propriété privée sans abolir l’exploitation

- qu’il est possible de supprimer le salariat sans abolir l’exploitation

C’est pourquoi le problème de la révolution prolétarienne se pose pour l’exploité comme suit :

- Quelles sont les conditions économiques qui permettent d’abolir l’exploitation ?

- Quelles sont les conditions économiques qui évitent que le pouvoir conquis ne se perde peu à peu dans une contre-révolution ?

En lisant "Les Assises" on ne peut dire s’il s’agit d’un livre politique ou économique. Il est vrai que les problèmes sont traités économiquement, mais le sens réel du livre se trouve dans la position d’un grand problème politique : "comment la classe ouvrière peut-elle maintenir le pouvoir conquis dans une révolution prolétarienne"

Le livre est une réponse "économique" à ce problème politique. On y voit l’économie en tant qu’arme de la Révolution. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’un communisme après un développement de cent ou mille ans, mais des mesures nécessaires sitôt que les ouvriers auront pris le pouvoir dans les usines et dans toute la société. Mesures à prendre non par quelque parti ou organisation mais par la classe ouvrière qui doit les exécuter. Le communisme n’est pas l’affaire d’un parti, mais de toute la classe ouvrière, délibérant et agissant dans et par les Conseils.

LE PRODUCTEUR ET LA RICHESSE SOCIALE

Un des grands problèmes de la Révolution, c’est de constituer une nouvelle relation entre le producteur et la richesse sociale, relation dominée par le salariat en régime capitaliste. Ce salariat contient une contradiction entre le travail livré à la société et celui reçu de la société par moyen du salaire. Par exemple : sur 50 heures de travail fournies à la société, nous ne recevons pas plus de 20 heures de travail sous forme d’aliments, etc ... Cette différence est nommée sur-travail, et consiste en travail non-payé. Les richesses sociales produites dans le temps non-payé sont nommées sur-produit et la valeur incorporée dans ce sur-travail est dit plus-value.

Il ne faut pas rapprocher ce surproduit, ce sur-travail, au système capitaliste. Toute activité spécialisée a besoin de ce sur-produit parce que dans l’ensemble des travailleurs effectuant un travail nécessaire et utile, certains ne produisent pas de denrées. Leurs aliments, etc... sont produits par d’autres travailleurs-(de même que pour le service sanitaire, l’entretien des invalides et des vieux, les organes administratifs) mais il faut reprocher au capitalisme d’opprimer la classe ouvrière par la manière dont le sur-produit se forme.

Le surproduit est engendré par la rentabilité du capital. Le travailleur ne reçoit qu’un salaire lui suffisant à peine pour vivre, indépendamment ou presque de la productivité sociale. Il sait qu’il a donné 50 heures de travail, mais ne sait pas combien d’heures lui reviennent dans son salaire. Il ignore le montant de son sur-travail. Mais nous savons de quelle façon la classe possédante consomme ce sur-produit : mis à part les "services sociaux" qui s’y alimentent, ce sont les usines qui s’en agrandissent, les exploiteurs qui en vivent, l’administration la police et l’armée qui sont entretenues.

Dans cette discussion, deux caractères de ce sur-produit nous intéressent particulièrement. D’abord c’est que la classe ouvrière n’a pas à décider, ou à peu près pas, de l’utilisation du produit de son travail non payé. Ensuite, que nous ne pouvons pas évaluer l’importance de ce sur-travail. Nous recevons notre salaire et ne pouvons rien sur la production et la répartition de la richesse sociale. La classe possédante est maîtresse du processus de travail, y compris le sur-travail, elle nous fait chômer quand elle l’estime nécessaire à ses intérêts, nous fait matraquer par sa police ou massacrer dans ses guerres. Cette indépendance, la bourgeoisie la trouve dans la libre disposition du travail, du sur-travail, du sur-produit. Cela nous rend impuissants dans la société, cela fait de nous une classe opprimée.

Cette analyse nous révèle que l’oppression est égale quand cette disposition du sur-travail revient au capitalisme privé ou à 1’Etat. On entend souvent parler de l’abolition de l’exploitation des travailleurs en Russie, vu l’absence de capital privé, et parce que tout le sur-produit est à la disposition de 1’Etat qui le répartit dans la société en promulgant des lois sociales et en créant de nouvelles usines.

Suivons ces arguments, c’est à dire ne nous attachons pas au fait que la classe régnante, la bureaucratie, chargée de la répartition du produit social, s’enrichit par des salaires exorbitants, qu’elle se procure une place privilégiée par les lois de l’enseignement, et que les lois de succession lui garantissent les richesses accumulées "pour sa famille". Acceptons même de dire que cet appareil n’exploite pas la population.

Mais en Russie la bureaucratie est maîtresse du processus de travail, y compris le sur-travail, elle dicte, par la voix des syndicats d’Etat les conditions de travail, comme on le voit faire dans l’Ouest. La fonction de la bureaucratie est identique à celle de la bourgeoisie qui dirige le régime capitaliste privé. Si la bureaucratie n’exploitait pas la population, cela ne saurait venir que de sa "bonne volonté", de ce qu’elle refuse l’occasion qu’elle en a. Ainsi le développement de la société ne serait plus dé terminé par des nécessités économiques, mais dépendra des "bons" ou des "mauvais" dirigeants. Les rapports des travail leurs avec la richesse sociale ne seront qu’arbitraires et le salaire ne sera plus basé sur la "valeur de la force de travail" comme dans le capitalisme privé. Mais alors rien ne garantit aussi au travailleur que les "bons" dirigeants le resteront.

En conclusion, l’abolition du salaire n’est pas la condition nécessaire et suffisante pour que les travailleurs reçoivent une plus grande part du produit social. Certainement cette part peut augmenter. Mais une véritable abolition du salaire sous toutes ses formes a un tout autre caractère : sans cette abolition, la classe ouvrière ne peut maintenir son pouvoir. Cette révolution qui ne supprime pas immédiatement le salaire doit nécessairement dégénérer. Cette révolution "trahie" mène à un Etat totalitaire capitaliste.

Il y a une autre conclusion à tirer. Une des première taches d’un groupe révolutionnaire en ce moment est de rechercher le moyen de corroborer économiquement le pouvoir conquis politiquement. Le temps est passé ou il suffisait d’exiger la suppression de la propriété privée des moyens de production. Il est aussi nettement insuffisant de réclamer l’abolition du salaire. Cette exigence n’a pas plus de consistance qu’une bulle de savon si l’on ne sait jeter les bases d’une économie sans salariat. Un groupe révolutionnaire qui ne sait pas élucider ces questions essentielles ne signifie pas grand chose, parce qu’il ne se pénètre guère l’image d’un nouveau monde.

"Les assises économiques de la production et de la répartition communiste" nous fait voir l’heure de travail sociale comme pivot de toute l’économie, de même pour la production que pour la consommation individuelle. Nous y trouvons en somme un développement plus précis des principes concis de Marx et Engels, tels qu’ils nous les ont laissés dans les "Randglosen" (Critique du Programme de Gotha) et "l’Anti-Duhring". Le mérite des "Assises" a été de donner une forme pratique à la notion générale d’heure de travail sociale, et cela n’est devenu possible qu’après les mouvements de masse de 1917-1923. Voici quelques extraits de Marx et Engels relatifs à ce problème :

"La société n’a qu’à calculer combien d’heures de travail sont incorporées dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, dans cent mètres carrés d’étoffe d’une qualité déterminée. Il ne saurait donc lui venir à l’esprit d’exprimer en outre les quantités de travail déposées dans les produits et qu’ elle connaît d’une manière directe et absolue en une mesure seulement relative, flottante, inadéquate, naguère indispensable comme pis-aller, en un tiers produit, au lieu de le faire en ce qui est leur mesure naturelle, adéquate et absolue, le Temps" Anti-Duhring TIII p9 Ed Molitor

"Si nous prenons tout d’abord le mot de "revenu du travail" dans le sens de produit du travail, alors le revenu coopératif du travail n’est la totalité du produit social. De celle-ci, il faut déduire :

- Premièrement : les frais de remplacement des moyens de production.

- Deuxièmement : une partie supplémentaire pour l’accroissement de la production.

- Troisièmement : un fonds de réserve et d’assurance contre les accidents, les perturbations dues à des phénomènes naturels, etc...

Reste l’autre partie du produit total destinée à la consommation. Mais avant de procéder à la répartition individuelle, il faut encore retrancher :

- Premièrement : les frais généraux d’administration, qui ne rentrent pas dans la production

- Deuxièmement : ce qui est destiné à la satisfaction des besoins collectifs tels que écoles, installations sanitaires,etc ...

- Troisièmement : le fonds destiné à l’entretien de ceux qui sont incapables de travailler, et... bref ce qui relève aujourd’hui de ce qu’on appelle l’assistance publique.

Maintenant enfin, nous arrivons... à cette fraction des objets de consommation qui est répartie individuellement entre les producteurs coopératifs.

"Ce à quoi nous avons affaire ici, Ce est à une société communiste, non pas telle qu’elle s’est développée sur des bases communistes qui luis sont propres, mais telle qu’elle vient, au contraire, de sortir de la société capitaliste ; par conséquent, une société qui, sous tous les rapports, économique, moral, Intellectuel, porte encore les stigmates de la société ancienne dont elle est née, le producteur individuel reçoit donc-les défalcations une fois faites -l’ équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuelles ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fourni de la journée sociale de travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon certificat qu’il a fourni telle somme de travail (défalcations faites du travail effectué pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des réserves sociales une quantité dl objets de consommation correspondant à la quantité du travail fourni. Le même quantum de travail qu’il a donné à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme-...

Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsqu’ auront disparu l’asservissante subordination des individus de la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel, lorsque le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais vraiment le premier besoin de la vie ; quand avec l’épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance,- alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins."