Parfois lire un livre emmène le lecteur là où il ne pensait pas aller. C’est ce qui m’est arrivé. L’invisible Mme Orwell d’Anna Funder [1] n’est pas un livre supplémentaire sur Orwell, enfin pas tout à fait. L’autrice, australienne, s’est appuyée sur 8 ou 9 biographies, toutes écrites par des hommes et sur d’innombrables autres sources. En le lisant je me suis trouvé confronté à trois choses différentes, la façon dont les femmes des grands hommes (mais pas seulement eux) sont invisibilisées, un récit de la révolution espagnole vue par les yeux d’une simple (un peu plus que cela quand même) secrétaire et la question du rapport entre l’œuvre et son auteur. Ce livre parle essentiellement de la façon dont la femme d’Orwell a vécu auprès d’Eric Blair plus connu sous le nom de Georges Orwell.
L’actualité, quelle que soit la forme qu’elle prenne, laisse, offre hélas, une grande place aux femmes et à leurs histoires, agressions, revendications etc. L’autrice, Anna Funder aborde entre autres choses ces trois domaines notés plus haut. Elle examine l’attitude que Blair, pas encore Orwell, a envers les femmes dans ces années qui précèdent la deuxième guerre mondiale. Ce n’est rien de dire qu’il n’est que peu exemplaire. Arrivé à la fin de ce paragraphe, je m’aperçois que j’ai de même invisiblisé cette femme en oubliant de mentionner son nom. L’héroïne de ce livre s’appelle Eileen O’Shaughnessy.
Issu d’une famille de la bonne société britannique, ruinée, Blair sera en Birmanie, policier au service du colonialisme anglais, un amateur de jeunes prostituées birmanes. De retour en Angleterre, il est travaillé par ses pulsions sexuelles qui l’entraînent dans de multiples relations de courte durée pouvant aller jusqu’à une tentative de viol. Certes passer au crible la vie privée d’un auteur, si cela est assez courant aujourd’hui, ne l’était pas alors. Là, cette enquête systématique a pour origine la prise de conscience d’Anna Funder, grande fan de Georges Orwell et de ses livres du Quai de Wigan à 1984. C’est en se posant la question suivante « mais où est sa femme ? » qu’elle entreprend la reconstitution du destin d’Eileen.
Dans la mouvance tant libertaire que de gauche Hommage à la Catalogne [2] ; occupe une place importante. Curieusement si Orwell mentionne à plusieurs reprises la présence de son « épouse », à aucun moment il ne dit son prénom comme si seule sa fonction par rapport à lui avait une quelconque importance.
Allons à Barcelone, l’année 1936 !
Eric et Eileen viennent de se marier le 6 juin 1936 quand il décide de rejoindre la révolution espagnole. Que fit-elle alors ? Eh bien tout ce que toute bonne épouse fait, elle prépare les bagages de son mari, elle finance son départ en mettant au clou de la vaisselle de sa famille et une fois lui parti, elle envoie à l’éditeur la dernière version du Quai de Wigan qu’elle a révisée et tapée.
Orwell semble avoir rejoint le POUM [3] sur les conseils de sa tante très engagée politiquement, lui ne semble pas très bien savoir où il met les pieds. Eileen, loin de son homme décide de le rejoindre. Par le biais de cette tante, elle est embauchée sans salaire comme secrétaire auprès de la délégation de l’ILP [4] à Barcelone. Elle va tout y prendre en main, même en prêtant de l’argent au délégué. « La première partie de son travail concerne la logistique. L’ILP s’occupe de trente et un combattants. Eileen doit faire acheminer leurs lettres, télégrammes et colis entre l’extérieur et le front. Elle leur trouve des vêtements, de l’argent, du tabac, des petites gâteries (chocolat, margarine, cigares). »
En outre c’est elle qui s’occupe de la propagande vers le Royaume-Uni. C’est elle qui glorifie les actes des milices. L’hôtel où elle réside est l’endroit où tous les correspondants étrangers viennent aux nouvelles. Il s’y rencontre aussi bien des combattants que des espions. Eileen en fait, y tient ce que l’on pourrait en d’autres temps, autres lieux, nommer “salon”. Elle fait forte impression au point que son “chef” déclare « un homme qui a su conquérir une femme d’une telle trempe doit avoir de la valeur ». Elle minimise ce qui se passe dans ses lettres à sa mère. Le bombardement de Barcelone a été « très intéressant » dit-elle. Elle réussit à convaincre un de ses amis, Kopp, à l’emmener sur le front. Elle y passe trois nuits, va dans les tranchées et intervient partout où elle peut. Elle écrira « en vérité je ne me suis jamais autant amusée ». Elle s’occupe tellement des hommes qu’un commentateur parlera de son instinct maternel. Mais Orwell ne mentionnera nulle part sa présence sur le front.
A son retour à Barcelone, il est minuit dans le siècle . [5]
La clandestinité devient une condition de survie. A Moscou, Staline a décidé de liquider tout ce qui ressemble de près ou de loin à une opposition. La chasse aux membres du POUM est ouverte. C’est le règne de la terreur. Au front l’ennemi était devant, à Barcelone il est partout. Eileen sait qu’elle est devenue une cible. Richard Rees meilleur ami d’Orwell, alors de passage dira « Je me suis rendu compte ensuite qu’elle était la première personne chez qui je percevais ce que cela faisait de vivre sous le joug de la terreur politique ». A partir de ce moment il n’est plus question que de trouver les moyens d’échapper aux staliniens. Simultanément, sur le front, Orwell est blessé à la gorge. Quarante-huit heures après, Eileen l’a rejoint et le prend en charge et l’installe dans un sanatorium. Remis, ils décident de rentrer chez eux mais Orwell tient à avoir une décharge prouvant qu’il s’est battu et retourne au front pour l’obtenir. A ce moment-là, pour partir il faut des tampons des autorités. C’est Eileen qui fait les démarches au risque de se faire arrêter. Pendant les quelques jours qui se passent avant de prendre le bon train pour la France, Orwell, Eileen et leurs amis vivent dans une semi clandestinité. Les membres du POUM sont raflés et assassinés. Anna Funder écrit qu’en retraçant le périple d’Orwell en Catalogne elle avait noté qu’il mentionne « ma femme » trente-sept fois dans son livre sans jamais écrire son nom et elle ajoute « à une épouse – une fonction- on peut tout prendre ».
De retour en Grande Bretagne Orwell et Eileen vont vivre dans une espèce de baraque insalubre où il fait un froid de gueux. Elle tape sur une table branlante et propose des modifications qu’il discute et ne cesse de lui redonner une nouvelle version. Il y aurait un roman à écrire à propos de ce lieu où ils élèvent des poules, des chèvres et des canards et n’ont à manger que des œufs. Le roman fini, expédié, Orwell tombe malade et est hospitalisé. La nouvelle est brutale : tuberculose. Séjour en sanatorium, voyage au Maroc pour se remettre, tentation assouvie des jeunes berbères.
Le deuxième livre important d’Orwell, La ferme des animaux nait pendant la guerre. Orwell veut ecrire un essai anti-stalinien. C’est Eileen qui lui suggère de prendre la forme d‘une fable animale. Orwell reconnaitra à mi-mots qu’elle a contribué à en élaborer le plan. Ce sera un succès. A la fin de la guerre, la victoire devenant probable, Eric et Eileen décident d’adopter un enfant. C’est elle qui s’occupe de toutes les démarches. Ils sont très heureux. Peu après l’adoption, Orwell part en Allemagne faire un reportage et elle tombe malade. C’est un cancer. Elle va à l’hôpital. Elle meurt. Orwell cherchera alors quelqu’un qui acceptera de devenir veuve d’un homme de lettre. Il se sait très malade mais il a besoin de quelqu’un pour tenir son intérieur et taper son œuvre.
La décence ordinaire d’Orwell
C’est sous le vocable anglais “common decency” que ce concept est devenu à la mode. Selon Orwell le monde ouvrier, de par sa condition, serait plus enclin que d’autres couches de la société à l’entraide, à la fraternité, à un comportement « moral ». Voilà ce qu’il appelle la décence ordinaire. C’est à mon avis la vision de quelqu’un qui est extérieur à ce monde et qui tend à l’idéaliser. C’est aussi pour lui une façon d’échapper à cette façon d’être, Orwell dira," j’ai mis le meilleur de moi-même dans mes livres", qui restent incontournables, leur auteur beaucoup moins. Non ?