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Louis Janover
samedi 26 décembre 2009
par  ps
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Les Temps maudits, n° 15, janvier-avril 2003

Lire Rubel aujourd’hui

Contre la feinte-dissidence d’hier et de demain

À propos de Maximilien Rubel

Il y a deux ans, paraissait une réédition de Marx critique du marxisme, un recueil de textes écrits entre 1957 et 1973 par Maximilien Rubel (1905-1996), un ouvrage publié à l’origine dans la belle collection “Critique de la politique” dirigée par Miguel Abensour.

Proche de la tradition du communisme de conseils - qu’il qualifiait, à l’instar du syndicalisme révolutionnaire théorisé par Georges Sorel, de “ marxisme antipolitique ” -, Rubel avait tenté de retrouver, par-delà les marxismes institutionnels, ce qu’il tenait pour l’inspiration première de Marx, à une époque où la pensée de l’auteur du Manifeste communiste était devenue à l’évidence un instrument au service de formes inédites d’exploitation et de domination. “ Marx critique du marxisme, écrivait-il dans le prologue à l’édition de 1974, c’est, bien sûr, Marx critique du vrai capitalisme, mais c’est avant tout Marx critique du faux socialisme, d’une imposture idéologique qui, tragique ironie du sort, se pare du nom du premier critique scientifique des idéologies ”.

Il nous a semblé intéressant de faire un bilan de l’œuvre de Rubel et de nous interroger sur ce qu’elle a encore à nous dire quelques années après l’effondrement de ce “ faux socialisme ” dont Rubel avait dressé le constat de faillite de longues années auparavant, et au moment où, avec le “ vrai capitalisme ”, flanqué de la démocratie libérale, nous aurions enfin touché à cette “ fin de l’Histoire ” annoncée - un peu prématurément - par Hegel au XIXe siècle. Personne n’était plus qualifié que Louis Janover, auteur de l’introduction au recueil, pour nous éclairer là-dessus et répondre aux questions que suscitent inévitablement certaines des thèses défendues par celui dont il fut l’ami et le collaborateur.

Ces questions, qui apparaissent en filigrane dans le texte qui suit, portaient sur la vie et l’œuvre de Rubel, sur ses liens avec les groupes dont il se sentait le plus proche, sur l’originalité de son approche du bolchevisme et sur le rapport qu’il voyait entre la pensée de Marx et les régimes qui se sont réclamés de lui. Elles concernaient également l’importance qu’il accordait à l’éthique du socialisme chez Marx et, enfin, le sens de cet anti-étatisme qui, à ses yeux, faisait de ce dernier un “ théoricien de l’anarchisme ”. En conclusion, après une question sur l’intérêt qu’on peut trouver aujourd’hui à la lecture et/ou la relecture de Rubel, nous avons interrogé celui qui s’est fait le critique intransigeant de la “ feinte-dissidence ” - sans épargner celle qui se pare d’atours volés à la tradition anarchiste 1 - sur les possibilités qui s’offrent à notre époque à tous ceux qui, héritiers de Marx ou de Bakounine, prétendent incarner une dissidence authentique contre le système établi (régime social capitaliste et démocratie représentative) et contre les illusions distillées à son sujet par une domesticité intellectuelle qui s’est fait une règle de servir en toutes circonstances les pouvoirs établis, Wall Street, Moscou ou Pékin hier, les maîtres d’une “ économie de marché ” qu’on tient pour “ indépassable ” aujourd’hui.
Louis Janover savait qu’il pouvait user en toute liberté des pages que la revue de la CNT lui ouvrait en grand : il ne s’en est pas privé, sans rien cacher des réserves que lui inspirent - comme elles inspirèrent à Rubel - certaines des “ impasses ” où, d’après lui, se fourvoyèrent Bakounine et ses lointains héritiers (espagnols, en particulier), mais sans manquer non plus de relever celles des partisans de l’action politique prônée par Marx, sociaux-démocrates ou bolcheviks : “recours à la lutte réformiste de longue haleine ou à des mesures d’exception pour accélérer le mouvement”. Et s’il relève, à l’occasion, les insuffisances qu’il voit dans l’analyse proposée par les anarchistes sur le régime social de l’ex-URSS 2, il n’en note pas moins la proximité de la dénonciation faite par Bakounine de la “ bureaucratie rouge ” avec celle des Rosa Luxemburg, Paul Mattick et “ autres marxistes de même tendance ”.

Nous formons le vœu que ces pages aident à jeter un pont entre ceux qui continuent de se réclamer de l’une ou l’autre des deux grandes figures de la Première Internationale, et qu’elles permettent aux uns et aux autres de porter un regard plus clair sur ce qui reste des causes de leur séparation et de mesurer si ce qui les unit ne dépasse pas à présent ce qui continue de les séparer. Une fois disparu le mirage des socialismes réellement (in)existants et alors que les partis sociaux-démocrates ont tranché tout ce qui les rattachait encore à l’auteur du Capital, les conditions sont peut-être réunies pour qu’il nous soit permis de retisser les liens rompus et de retrouver l’inspiration commune aux deux branches du mouvement ouvrier du XIXe siècle 3 - l’auto-émancipation des producteurs, l’éthique du socialisme originel (avec ses valeurs fondées sur la résistance à l’oppression et la pratique de la solidarité) comme moyen d’accès à une société d’individus libres et égaux -, et pourquoi pas, afin que, de notre côté, nous acceptions de regarder Marx, le Marx de Rubel, comme un des nôtres.


Les Temps maudits

- 1. Dans son texte, Louis Janover revient une fois de plus, et à juste titre, sur l’usage que font nombre de nos idéologues modernes, ou demi-portions d’idéologues à la Serge July, du terme “ libertaire ”, inconsidérément accolé à “ libéral ” dans un accouplement qui ressemble à s’y méprendre à celui de la carpe et du lapin. Ne parlons même pas de ce professeur classé à la “ gauche de la gauche ” qui, en lançant le “ concept ” de “ social-démocratie libertaire ”, a montré qu’on peut être docteur ès sciences politiques et ne pas savoir de quoi on parle. Si les “ marxistes ” de naguère avaient une connaissance (plus ou moins) vague de l’œuvre de Marx, les ignorantins (ou les faux innocents) qui aujourd’hui usent et abusent de ce mot-là opèrent un véritable vol à main armée sur un terme qu’ils ont vidé au préalable de toute la charge que l’Histoire y avait déposée, depuis sa création par Joseph Déjacque jusqu’au “ Concepto confederal del comunismo libertario ” adopté par la CNT en mai 1936.

- 2. L. Janover nous autorisera à lui signaler que si elle n’a pas donné, sur ce chapitre, l’équivalent des rigoureuses analyses de Rubel ou Castoriadis, la critique anarchiste est allée quand même plus loin que la simple “ condamnation morale ” qu’il lui attribue un peu chichement. Qu’il se reporte, par exemple, à l’extrait cité dans le n° 13 de notre revue (p. 124) d’une brochure publiée en 1928 à Paris par un groupe anarcho-communiste russe en exil, dont nous ne relèverons ici que les deux premières phrases traduites par notre camarade Frank Mintz : “ Dans la pratique, dans le fond, [...], le régime de la dictature soviétique, c’est le capitalisme. [...] La caractéristique fondamentale du capitalisme - l’antagonisme entre les formes et les rapports sociaux - n’est effacée que formellement, par les décrets juridiques ”.

- 3. Qu’on se rappelle l’amitié qui unit l’anarchiste Fernand Pelloutier, l’incomparable animateur de ce berceau du syndicalisme révolutionnaire que furent les Bourses du travail, et le marxiste Georges Sorel, ainsi que la volonté de ce dernier et de son disciple Édouard Berth de concilier l’enseignement de Marx et de Proudhon. Au sujet de l’opposition traditionnelle entre anarchisme et marxisme (et, ajoutons-nous, des improbables “ synthèses ” entre l’un et l’autre), on citera ici, en conclusion, ce qu’était la position de Rubel : “ La véritable problématique, écrivait-il, n’est pas dans des antinomies telles que l’anarchisme et le marxisme, le marxisme et le réformisme ou le marxisme et le révisionnisme ; elle est dans l’opposition du jacobinisme et de l’auto-émancipation ” (Marx critique du marxisme, p. 421).


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