Le Putsch de KAPP

lundi 18 janvier 2010
par  ps
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Kapp

Kapp, ou Mars contre Marx

« Nous avions compté sur la révolution en Pologne, et la révolution n’est pas venue », déclarait Lénine à Clara Zetkin, au cours de l’automne 1920. Pour ceux qui pensent, comme Sir Horace Rumbold, que le désordre est, de toutes les circonstances favorables aux coups d’Etat, la plus nécessaire, quelles raisons pourront bien justifier les catilinaires polonais ? La présence de l’armée de Trotzky aux portes de Varsovie, l’extrême faiblesse du gouvernement de Witos, l’esprit séditieux du peuple, ne constituaient ils pas autant de circonstances favorables à une tentative révolutionnaire ? « N’importe quel imbécile, disait Balachowitch, pourrait s’emparer du pouvoir. » Or, en 1920, non seulement la Pologne, mais l’Europe entière était pleine de ces imbéciles. Comment se fait il donc que, dans ces circonstances, il ne se soit pas produit une seule tentative de coup d’Etat à Varsovie, même de la part des communistes ?

Le seul qui ne se fit pas d’illusions sur la possibilité d’une révolution en Pologne, était Radek. Lénine lui même en a fait l’aveu à Clara Zetkin. Radek, qui connaissait l’insuffisance des catilinaires polonais, soutenait qu’en Pologne la révolution devait être créée artificiellement, du dehors. On sait que Radek ne se faisait pas plus d’illusions sur les catilinaires des autres pays. La chronique des événements qui se sont déroulés en Pologne au cours de l’été de 1920 ne met pas seulement en lumière l’insuffisance des catilinaires polonais, mais encore celle des catilinaires de toute l’Europe.
Quiconque observe sans idée préconçue la situation européenne au cours des années 1919 et 1920, ne peut s’empêcher de se demander par quel miracle l’Europe a pu sortir d’une crise révolutionnaire aussi grave. Dans presque tous les pays, la bourgeoisie libérale se montrait incapable de défendre l’Etat. Sa méthode défensive consistait, et consiste encore, dans l’application pure et simple des systèmes de police auxquels de tous temps, jusqu’à nos jours, on a vu se confier les gouvernements absolus comme les gouvernements libéraux. Mais l’incapacité de la bourgeoisie à défendre l’Etat était compensée par l’incapacité des partis révolutionnaires à opposer une tactique offensive moderne à la méthode défensive désuète des gouvernements, à opposer aux mesures de police une technique révolutionnaire.

On remarque avec étonnement qu’en 1919 et en 1920, pendant la période la plus grave de la crise révolutionnaire en Europe, ni les catilinaires de droite, ni les catilinaires de gauche, n’ont su mettre l’expérience de la révolution bolchevique à profit. II leur manquait la connaissance de la méthode, de la tactique, de la technique moderne du coup d’Etat, dont Trotzky a donné le premier exemple classique. La conception qu’ils avaient de la conquête du pouvoir était une conception surannée, qui les amenait fatalement à se porter sur le terrain choisi par l’adversaire, à user de systèmes et d’instruments auxquels même des gouvernements faibles et imprévoyants peuvent opposer avec succès les systèmes et les instruments d’un usage classique pour la défense de l’Etat.

L’Europe était mûre pour la révolution, mais les partis révolutionnaires montrèrent qu’ils ne savaient profiter ni des circonstances favorables, ni de l’expérience de Trotzky. Le succès de l’insurrection bolchevique d’octobre 1917 ne se justifiait à leurs yeux que par les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvait la Russie, et par les erreurs de Kerenski. Ils ne s’aperçurent pas que Kerenski était au pouvoir dans presque tous les pays d’Europe ; ils ne comprirent pas que, dans la conception et l’exécution de son coup d’Etat, Trotzky n’avait pas tenu le moindre compte des conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouvait la Russie ; la nouveauté introduite par Trotzky dans la tactique insurrectionnelle, c’était de négliger absolument la situation générale du pays. Les erreurs de Kerenski ont, seules, influé sur la conception et sur l’exécution du coup d’Etat bolchevique. Quand bien même la situation de la Russie eût été différente, la tactique de Trotzky serait restée la même.

Les erreurs de Kerenski étaient alors, et sont encore aujourd’hui, caractéristiques de toute la bourgeoisie libérale d’Europe. La faiblesse des gouvernements était extrême : le problème de leur existence n’était qu’un problème de police. Mais les gouvernements libéraux avaient cette chance que les catilinaires aussi considéraient la révolution comme un problème de police.

Le coup d’Etat de Kapp est une leçon pour tous ceux qui conçoivent la tactique révolutionnaire comme un problème d’ordre politique et non pas d’ordre technique.

Dans la nuit du 12 au 13 mars 1920, quelques divisions des troupes de la Baltique, concentrées près de Berlin sous les ordres du général von Luttwitz, envoyaient un ultimatum au gouvernement de Bauer, le menaçant d’occuper la capitale si le gouvernement ne remettait pas le pouvoir entre les mains de Kapp. Bien que Kapp se flattât de faire un coup d’Etat parlementaire et d’être le Sieyès de von Luttwitz, sa tentative révolutionnaire prenait, dès le début, l’aspect classique d’un coup d’Etat nettement militaire, aussi bien dans la conception que dans l’exécution. A cette injonction, le gouvernement de Bauer répondit par un refus et prit les mesures de police nécessaires pour la défense de l’Etat et le maintien de l’ordre public. Comme il arrive toujours en tel cas, à une conception militaire le gouvernement opposait une conception policière ; les deux se ressemblent et c’est là ce qui ôte tout caractère révolutionnaire aux séditions militaires. La police défend l’Etat comme si c’était une ville ; les militaires attaquent l’Etat comme si c’était une forteresse.

Les mesures de police prises par Bauer consistaient à barricader les places et les rues principales, et à occuper les édifices publics. Pour von Luttwitz, l’exécution du coup d’Etat consistait à substituer ses propres troupes aux détachements de police postés aux carrefours des grandes rues, à l’entrée des places, devant le Reichstag et devant les Ministères de la Wilhelmstrasse. Quelques heures après son entrée dans la ville, von Luttwitz était maître de la situation. La prise de possession de la ville s’était effectuée sans effusion de sang, avec la régularité d’une relève de garde. Mais si von Luttwitz était un militaire, Kapp, ancien directeur de l’Agriculture, était un haut fonctionnaire, un bureaucrate. Tandis que von Luttwitz croyait s’être emparé de l’Etat par le seul fait qu’il avait remplacé la police par ses propres soldats dans les services d’ordre public, le nouveau chancelier Kapp était convaincu que l’occupation des Ministères suffisait à garantir le fonctionnement normal de la machine de l’Etat et à consacrer la légalité du gouvernement révolutionnaire.

Homme médiocre, mais doué de bon sens, connaissant bien les généraux et les hauts fonctionnaires du Reich, Bauer avait compris dès le début qu’il serait inutile et dangereux d’opposer la force armée au coup d’Etat de von Luttwitz. L’occupation de Berlin par les troupes de la Baltique était inévitable. La police ne saurait se battre contre des soldats aguerris : c’est une arme valable contre des conjurations et des émeutes ; mais opposée à des vétérans, elle ne vaut rien.

A l’apparition des casques d’acier, le détachement de police qui barrait l’entrée de la Wilhelmstrasse s’était rendu aux rebelles. Noske lui même, homme énergique, partisan de la résistance à outrance, à la nouvelle des premières défections, avait décidé de se conformer à l’attitude de Bauer et des autres ministres. Le point faible du gouvernement révolutionnaire, pensait avec raison Bauer, c’est la machine de l’Etat. Quiconque arriverait à arrêter cette machine, ou simplement à en entraver le fonctionnement, frapperait au coeur le gouvernement de Kapp. Pour interrompre la vie de l’Etat, il fallait provoquer la paralysie de toute la vie publique.

L’attitude de Bauer était celle d’un petit bourgeois élevé à l’école de Marx. Seul, un bourgeois des classes moyennes, un homme d’ordre pénétré d’idées socialistes, habitué à juger les hommes et les faits les plus étrangers à sa mentalité, à son éducation et à ses intérêts, avec l’objectivité et le scepticisme d’un fonctionnaire de l’Etat, pouvait concevoir l’audacieux dessein de bouleverser profondément et violemment la vie publique, pour empêcher Kapp d’affermir son pouvoir en se servant de l’ordre constitué.

Le gouvernement de Bauer, avant de quitter Berlin et de se réfugier à Dresde, avait adressé un appel au prolétariat, pour inviter les ouvriers à proclamer la grève générale. La décision de Bauer créait à Kapp une situation dangereuse. Un retour offensif des forces, restées fidèles au gouvernement légal de Bauer, eût été beaucoup moins dangereux pour Kapp qu’une grève générale, car les troupes de von Luttwitz l’auraient facilement emporté. Mais comment obliger une masse énorme d’ouvriers à reprendre le travail ? Pas par les armes, à coup sûr. Dans la soirée même du 13 mars, Kapp, qui se croyait, à midi, maître de la situation, se trouva prisonnier d’un ennemi imprévu. En quelques heures, la vie de Berlin fut paralysée. La grève se répandait dans la Prusse entière. La capitale était plongée dans l’obscurité ; les rues du centre étaient désertes ; un calme absolu régnait dans les faubourgs ouvriers. La paralysie avait foudroyé les services publics : même les infirmiers avaient quitté les hôpitaux. Le trafic avec la Prusse et avec le reste de l’Allemagne avait été interrompu dès les premières heures de l’après midi ; au bout de quelques heures, Berlin allait se trouver affamé. De la part du prolétariat, pas un geste de violence, pas un geste de révolte. Les ouvriers avaient quitté les usines avec la plus grande tranquillité. Le désordre était parfait.

Dans la nuit du 13 au 14 mars, Berlin parut plongé dans un sommeil profond. Cependant, à l’Hôtel Adlon, résidence des Missions Alliées, tout le monde resta sur pied jusqu’à l’aube, dans l’attente d’événements graves. L’aube trouva la capitale sans pain, sans eau, sans journaux, mais tranquille. Dans les quartiers populaires, les marchés étaient déserts ; l’interruption du trafic ferroviaire avait coupé les vivres à la ville. Et la grève, faisant tache d’huile, s’étendait à tous les emplois, publics et privés. Les téléphonistes, les télégraphistes ne se présentaient plus à leur bureau. Les banques, les magasins et les cafés restaient fermés. Nombre de fonctionnaires, dans les ministères même, se refusaient à reconnaître le gouvernement révolutionnaire. Bauer avait prévu cette contagion. Impuissant à réagir contre la résistance passive des travailleurs, Kapp recourut à l’aide de techniciens et de fonctionnaires de confiance pour tâcher de remettre en marche les rouages les plus délicats des services publics ; mais il était trop tard. La paralysie avait déjà gagné la machine même de l’Etat.

La population ouvrière des faubourgs ne montrait plus le calme des premiers jours : des signes d’impatience, d’inquiétude et de révolte se manifestaient un peu partout. Les nouvelles affluant des différents Etats du Sud mettaient Kapp dans l’alternative ou de céder à l’Allemagne, qui assiégeait Berlin, ou de céder à Berlin, qui retenait prisonnier le gouvernement illégal. Fallait il résigner le pouvoir entre les mains de Bauer, ou le remettre aux Conseils Ouvriers, déjà maîtres des faubourgs ? Son coup d’Etat n’avait donné à Kapp que le Reichstag et les Ministères. Sa situation empirait d’heure en heure : elle ne laissait au gouvernement révolutionnaire ni les éléments, ni les occasions d’un jeu politique. Entrer en contact avec les partis de gauche, voire même avec les partis de droite, semblait impossible. Un acte de force aurait eu des conséquences imprévisibles. Quelques tentatives des troupes de von Luttwitz, pour obliger les ouvriers à reprendre le travail, n’avaient abouti qu’à d’inutiles effusions de sang. Par ci, par là, sur l’asphalte, on apercevait les premiers mots
erreur fatale d’un gouvernement révolutionnaire qui avait oublié d’occuper les centrales électriques et les gares de chemin de fer.

Ce premier rang mettait une rouille indélébile sur les rouages de l’Etat. L’arrestation de quelques hauts fonctionnaires du Ministère des Affaires Etrangères, au soir du troisième jour, révélait à quel point l’indiscipline avait désagrégé la bureaucratie. Le 15 mars, à Stuttgart, où l’Assemblée Nationale avait été convoquée, Bauer déclarait au Président Ebert en lui communiquant la nouvelle des sanglants incidents de Berlin : « L’erreur de Kapp, c’est d’avoir troublé le désordre. »

Le maître de la situation, c’était Bauer, le médiocre Bauer, homme d’ordre, qui seul avait compris que pour combattre la tentative révolutionnaire de Kapp, l’arme décisive était le désordre. Un conservateur imbu de principe d’autorité, un libéral respectueux de la légalité, un démocrate fidèle à la conception parlementaire de la lutte politique, n’auraient jamais osé susciter l’intervention illégale des masses prolétariennes et confier la défense de l’Etat à une grève générale.

Le Prince de Machiavel aurait fort bien osé appeler le peuple à l’aide pour réprimer une attaque brusquée, une conjuration de palais. Le Prince de Machiavel était pourtant plus conservateur, assurément, qu’un Tory du temps de la reine Victoria, bien que l’État ne fît partie, ni de ses préjugés moraux, ni de son éducation politique. Mais il était instruit par les exemples dont abonde l’histoire, des tyrannies asiatiques et grecques et des seigneuries italiennes de la Renaissance. Au contraire, dans la tradition des gouvernements conservateurs ou libéraux de l’Europe moderne, l’idée de l’État exclut tout recours à l’action illégale des masses prolétariennes quel que puisse être le péril à conjurer. On se demande plus tard, en Allemagne, quelle eût été l’attitude de Stresemann s’il s’était trouvé dans la situation de Bauer. Soyons sûr que Stresemann eût considéré comme un procédé très incorrect l’appel de Bauer au prolétariat de Berlin.

II faut se rendre compte, ici, que son éducation marxiste amenait logiquement Bauer à ne point avoir de scrupules sur le choix des moyens pour combattre une tentative révolutionnaire. L’idée d’employer la grève générale comme une arme légale des gouvernements démocratiques, pour défendre l’État contre un coup de main militariste ou communiste, ne pouvait être étrangère à un homme élevé à l’école de Marx. Bauer a été le premier à appliquer un des principes fondamentaux du marxisme à la défense d’un Etat bourgeois. Son exemple a une grande importance dans l’histoire des révolutions de notre temps.

Le 17 mars, lorsque Kapp annonça qu’il abandonnait le pouvoir parce que « la situation extrêmement grave, dans laquelle se trouvait l’Allemagne, imposait l’union de tous les partis et de tous les citoyens pour faire front au danger d’une révolution communiste », la confiance que le peuple allemand avait eue en Bauer pendant ces cinq journées de gouvernement illégal, fit place à l’inquiétude et à la crainte. Le Parti Socialiste avait perdu le contrôle de la grève générale ; et les vrais maîtres de la situation, c’étaient les communistes. Dans quelques faubourgs de Berlin, on avait proclamé la République rouge. Des Conseils Ouvriers se formaient un peu partout, dans toute l’Allemagne. En Saxe et dans la Ruhr, la grève générale n’avait été que le prélude de la révolte. La Reichswehr rencontrait une véritable armée communiste, pourvue de mitrailleuses et de canons. Qu’allait faire Bauer ? La grève générale avait renversé Kapp, la guerre civile allait elle emporter Bauer ?

Devant la nécessité de réprimer par la force une révolte ouvrière, l’éducation marxiste devenait le point faible de Bauer. « L’insurrection est un art », affirmait Karl Marx. Mais c’est l’art de s’emparer du pouvoir, et non de le défendre. L’objectif de la stratégie révolutionnaire de Marx est la conquête de l’Etat ; son instrument, la lutte de classe. Pour rester au pouvoir, Lénine a dû bouleverser quelques uns des principes fondamentaux du marxisme. C’est là ce que constate Zinovieff quand il écrit : « Maintenant, le véritable Marx est impossible sans Lénine. » Entre les mains de Bauer la grève générale avait été une arme pour défendre le Reich contre Kapp ; pour défendre le Reich contre l’insurrection prolétarienne, il fallait la Reichswehr. Les troupes de von Luttwitz, qui s’étaient montrées impuissantes devant la grève générale, auraient eu facilement raison de la révolte communiste : mais Kapp avait quitté le pouvoir juste au moment où le prolétariat lui offrait l’occasion d’affronter la lutte sur son propre terrain. Une telle faute, de la part d’un réactionnaire comme Kapp, est incompréhensible et injustifiable. De la part d’un marxiste comme Bauer, l’erreur de ne pas comprendre que la Reichswehr, à ce moment là, était la seule arme efficace contre l’insurrection prolétarienne, est justifiable à tous égards. Après de vaines tentatives en vue d’un accord avec les chefs de la révolte communiste, Bauer remit le pouvoir à Müller. Triste fin, pour un homme d’une honnêteté et d’une médiocrité aussi audacieuses.

L’Europe libérale et catilinaire avait encore beaucoup à apprendre de Lénine et de Bauer.