II - BRIS - COLLAGE -2-

dimanche 10 janvier 2010
par  ps
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Ambiguïté

La récupération

Une analyse pertinente des luttes spécifiques ne devient possible que lorsqu’ont été écarté un certain nombre de schémas qui font écran. J’en ai relevé quelques-uns qui relèvent de la pensée "bureaucratique", dans la première partie. D’autres sont mis en circulation par le gauchisme ; les deux espèces se recoupent en divers points, entre autres raisons parce que le gauchisme reste trop souvent prisonnier des structures mentales qu’il critique sans contre propositions.

La "critique radicale" des luttes fragmentaires est centrée sur le thème de la récupération. Parce qu’elles visent une libération partielle, une amélioration des conditions présentes, les luttes spécifiques sont récupérées par le Système. Elles participent à son aménagement et à son auto-régulation. On n’est pas loin du vieux débat réforme-révolution, avec la différence que le réformisme aussi se targue de stratégie. (Mais la critique radicale ne développe-t-elle pas aussi une stratégie de la destruction du système, qui évacue tout ce qui ne cadre pas avec sa propre hiérarchie ?).

Je ne nie pas que beaucoup d’actions fragmentaires soient récupérables et récupérées. Chaque cas est à examiner en particulier, et toutes les données sont rarement réunies, surtout parce qu’échappent les conséquences lointaines (répercussions sur d’autres secteurs de la vie sociale, sur d’autres actions, sur les évolutions futures). Ce n’est pas le fait de la récupération que je nie, je mets en cause le schéma systématique et totalitaire de la récupération et l’élimination de toute idée de dynamique sociale.

"Système", dans le discours gauchiste, a perdu le plus souvent sa fonction de concept : c’est devenu un fétiche symbolisant toutes les forces mauvaises. Un peu l’équivalent du Diable, tout aussi rusé et tout aussi dévorant. Il est censé récupérer tout ce qui lui offre la moindre prise, c’est-à-dire la moindre parcelle de positivité. Le fantasme du Vide purificateur travaille le nihilisme gauchiste : la révolution ne peut se faire que par la "table rase" et la société future sortira vierge et pure du Vide. En attendant le grand cataclysme, il ne reste qu’à faire le vide. Cela aussi, malheureusement, est récupéré, puisque le système sans cesse accroît le vide pour se maintenir : vider tous les rapports de leur spontanéité et de leur contenu concret, vider la vie sociale de toute créativité, vider l’individu de sa capacité d’initiative et de jugement, vider le langage, vider les rêves, vider le plus possible d’opposants (en les refoulant, par exemple, dans une marginalité amorphe).

En suivant la logique du contre-système, on en arrive à la négation de tout mouvement social de défense et de pression, même le plus informel, dès qu’il ne se limite pas à l’obstruction, au "lâchez tout" et à l’affrontement violent. Puisque le Système doit éclater de ses propres contradictions, tout groupe social est en tort dès qu’il s’engage dans une action qui peut entraîner une transformation positive de ses conditions de vie.

C’est ignorer délibérément que la vie sociale ne s’arrête pas, ne connaît pas plus de répit que la vie naturelle. Ou alors, c’est qu’elle est épuisée et figée par une situation de catastrophe : dénuement matériel total, pouvoir répressif implacable. Et même dans ce dernier cas, des relations élémentaires de solidarité et de sociabilité continuent de se tisser, compromises souvent, il est vrai, par la méfiance, la peur, l’atrophie intellectuelle. Hors de ces cas extrêmes, les pressions, les innovations, les ripostes, les compensations de la dynamique sociale s’opposent aux frustrations, aux défaillances du système. Rien à voir avec le replâtrage du système, et l’énergie révolutionnaire ne trouverait plus aucun corps conducteur si cette poussée multiforme se résorbait (même quand les décharges d’énergies sont déclenchées par la révolte ouverte et les affrontements violents).


Le réformisme

La reconnaissance des luttes sérielles conduit logiquement à remettre en cause l’opposition schématique réforme-révolution, ou plus exactement à contester le caractère réformiste que les stratèges bureaucrates ou gauchistes attribuent à toutes les transformations partielles. (Les mieux intentionnés parlent de réformisme sauvage). On retrouve ce rejet de l’amalgame dans tous les textes cités au début.

"Ou bien la réforme est élaborée par des gens qui se prétendent représentatifs, et qui font profession de parler pour les autres, et c’est un aménagement du pouvoir qui se double d’une répression accrue. Ou bien c’est une réforme réclamée, exigée par ceux qu’elle concerne, et elle cesse d’être une réforme, c’est une action révolutionnaire qui, du fond de son caractère partiel, est déterminée à mettre en cause la totalité du pouvoir et de sa hiérarchie... En vérité, ce système où nous vivons ne peut rien supporter : d’où sa fragilité radicale en chaque point, en même temps que sa force de répression globale" (Deleuze ; l’ARC).

"Il n’y a aucune position de désir contre l’oppression, si locale ou minuscule que soit cette position, qui ne mette en cause de proche en proche l’ensemble du système capitaliste, et qui ne contribue à le faire fuir" (Guattari ; l’ARC).

"Ne nous est pas donnée par avance la distinction entre ce qui est "réformiste" et ce qui est "révolutionnaire", puisque nous ne pouvons pas la déduire d’un concept général de l’histoire, ni à partir de la situation "objective" la classe ouvrière, mais nous avons à dégager, à nos risques et périls, les significations d’une révolution radicale à partir de l’activité effective du prolétariat" (Castoriadis, l’EXPERIENCE... , page 83).

La classe ouvrière "se transforme en transformant la passivité, le morcellement, la concurrence que vise et tend à lui imposer le capitalisme, en activité, solidarité, collectivisation qui renverse la signification de la collectivisation capitaliste du travail. Elle invente dans sa vie quotidienne, dans les usines et hors d’elles, des parades toujours renouvelées à l’exploitation, engendre des principes étrangers et hostiles au capitalisme, crée des formes d’organisation et de lutte originales" (pages 106/107).

On retrouve là dans des termes très proches, l’opposition que la pensée anarchiste a formulée dès son origine entre la société et l’état, entre la vie sociale et le pouvoir. L’état non seulement parasite la société mais il ne peut affermir et étendre sa domination qu’en limitant constamment, qu’en atrophiant la vie sociale ; à l’inverse, tout déploiement de la dynamique sociale bat en brèche le pouvoir en stimulant l’initiative et l’autodétermination. L’idée est déjà chez Proudhon (qui la reprend au libéralisme politique en la radicalisant) et elle est développée particulièrement chez Kropotkine et les anarchiste allemands : Landauer (dont La REVOLUTION vient d’être traduit chez "Champ Libre"), Müsham et Rocker.

Faut-il rappeler aussi que le réformisme, au sens strict, sous-entend toujours un aménagement obtenu par la participation au pouvoir, et non des réformes, même légales, arrachées par la lutte ? En ce sens, la dialectique évolution/révolution, telle qu’elle a été exprimée clairement par Elisée Reclus à la fin du siècle dernier, est bien plus pertinente pour saisir la portée des luttes fragmentaires (L’EVOLUTION, la REVOLUTION ET L’IDEAL ANARCHIQUE).

"L’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudains déplacements d’équilibre dans la vie ? (page 5). Et cette conception comprend aussi la solidarité de fait, la connexion des luttes séparées, et les décalages de temps et de rythme qui peuvent intervenir entre les luttes se développant dans des sphères différentes de la vie collective : "L’évolution embrasse l’ensemble des choses humaines et la révolution doit l’embrasser aussi, bien qu’il n’y ait pas toujours un parallélisme évident dans les évènements partiels dont se compose l’ensemble de la vie des sociétés" (page 14). "Toutes les révolutions se tiennent, la révolte de l’individu contre l’Etat embrasse la cause du forçat ou de tout autre réprouvé, aussi bien que celle de la prostituée" (page 13).

Il faudrait aussi prendre en considération le nouvel élément de fragmentarité et de discontinuité qu’implique une conception de l’évolution comme conjonction de changements partiels et décalés et de la révolution comme succession de mutations. C’est une des grandes idées de Landauer, qui voit la Révolution comme un enchaînement de révolutions, s’étendant sur des siècles, d’une civilisation à une autre.

La régression

L’ambiguïté des luttes spécifiques ne se laisse pas cerner par le seul schéma de la récupération : manifestation nécessaire de la dynamique sociale pouvant effectivement être utilisée par le capitalisme pour ses rééquilibrages ; transformation limitée de la vie quotidienne pouvant simultanément constituer une remise en cause fondamentale du pouvoir. La récupération est elle-même un processus ambigu : une réforme introduite par le système comme compensation ou contre-feu peut être détournée par la poussée sociale et donner lieu à des prolongements imprévus. D’autres formes d’ambiguïté sont encore à envisager, celle en particulier qui lie le renouvellement à la régression ou, comme disait Reclus, à la décadence.

Cela n’a rien de surprenant. Produits par la désagrégation d’un système économique et politique, des formations et des comportements nouveaux portent aussi la marque de la désagrégation. Un autre facteur s’y ajoute : se développant dans un tissu gangrené, la formation nouvelle ne peut, à plus ou moins long terme et à des degrés variables, éviter la contamination.

Les exemples abondent, et tous les mouvements sériels sont soumis à cette double détermination du passé qu’ils repoussent et du futur qu’ils amorcent. Ainsi, tout ce qui tient du ressentiment est régressif, même s’il s’agit d’une déformation provisoire imprimée par les oppressions et les injustices subies, d’un excès peut-être nécessaire pour trancher plus nettement les dépendances et les confusions. Certaines rages féministes contre le mâle en général rejoignent le sexisme abhorré ; le mépris et les violences des jeunes contre les vieux sont l’équivalent du "racisme" anti-jeunes. Ces réactions durcissent encore les ségrégations et les séparations introduites par le capitalisme et opposent des obstacles supplémentaires aux dynamiques anti-institutionnelles.

De même, en se précipitant dans les ornières du nationalisme, les régionalismes renflouent l’idéologie nationale indispensable à l’état bourgeois. Leur force centrifuge, anti-centraliste, est ainsi récupérée et, en s’imaginant apporter une matière nouvelle à la vie sociale par la réactivation de cultures différentes, donc laminées par le pouvoir, ils instituent un "vase-clos" préjudiciable à une vie culturelle novatrice. De même, sans reculer devant l’indispensable mise en cause de la technologie industrielle, nous ne pouvons prendre en charge la régression artisanale de certaines tendances écologiques (retour exclusif à un artisanat passé) et encore moins la confusion mystique où se diluent les nostalgies de retour à la nature, à la Mère Nourricière, etc...

Un mode assez général de régression est constitué par le glissement vers le grégarisme, quand le besoin de dépasser la séparation et la solitude se satisfait de l’entassement dispensateur de "chaleur humaine", avec ou sans musique. Il y a une opacité et une inertie de l’agglutination qui est plus débilitante que la solitude. Et des modèles de comportement s’imposent qui sont à peine moins aliénants que ceux dont ils prennent le contre-pied.

A l’opposé de la sociabilité grégaire, et souvent en complément, se développe une "asocialité" qui entraîne elle aussi une déperdition du courant anti-institutionnel. La violence gratuite est souvent une protestation implicite contre la domestication et l’absence de raisons de vivre ; elle peut être comprise comme un symptôme de la dislocation, mais difficilement assumée comme acte révolutionnaire. Et le "drop-out" ouvrier, qui désamorce très utilement l’idéologie de la production, risque de renforcer la passivité et l’irresponsabilité répandues par le capitalisme. Sous cet angle, la régression, c’est la récupération des comportements négatifs par le système.

Ces considérations sur la régression tomberaient sous le coup de toutes les critiques faites ici au schéma de la récupération si elles n’étaient pas immédiatement relativées, selon les exigences mêmes de la notion d’ambiguïté. Pour une pensée affirmative, la régression peut d’ailleurs devenir une grille tout aussi distordante que la récupération pour la pensée négative. Systématisée, elle entraînerait à brève échéance vers des perspectives conformistes et réformistes.

En fait, le mouvement de négation et le mouvement d’affirmation sont étroitement intriqués dans l’entrelacs des luttes sérielles, et pas seulement sur le mode de la juxtaposition ou de l’alternance : le plus souvent, l’un enveloppe l’autre. La négation du pouvoir ou des rapports marchands dans un secteur appellent la revitalisation et la recomposition de rapports sociaux différents. Et chaque processus de réunification et de redynamisation sociales est une riposte contre l’atrophie et la dislocation nécessaires à l’expansion de l’état et à la consolidation du capitalisme.

Les degrés de mobilité, de cohésion et de conscience atteints par la vie sociale quand intervient une rupture révolutionnaire sont déterminants pour le progrès accompli dans la mutation, particulièrement en ce qui concerne l’élimination de l’appareil d’état. Il faut aussi inverser la proposition : la régression et la récupération finissent par détruire les formations nouvelles si la rupture révolutionnaire, qui seule permettrait leur réel développement, n’intervient pas.

L’implication mutuelle de la négation et de l’affirmation est cependant plus facile à maintenir dans l’analyse du mouvement global de dissidence que dans les pratiques séparées et dans l’expression théorique qui les relaient. A ce niveau se manifestent des "psycho-logiques" divergentes, orientées par une dynamique soit positive, soit négative. Le développement autonome, exclusif de l’une et de l’autre est aussi un aspect de notre fragmentarité.


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