4, Pour une Europe de communautés socialistes

mercredi 6 janvier 2010
par  ps
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Ce n’est pas seulement â Auschwitz et â Hiroshima que les hommes sont brûlés et consumés. En fait, l’holocauste rituel est permanent.
Jakob Taubes, 1969.

QUELLE que soit l’issue du mouvement de contestation sociale qui se déroule en France cet automne 1995, une chose peut être tenue pour certaine : l’objectif vers lequel tendent les grévistes et la masse de leurs sympathisants n’est pas un changement de société au sens des penseurs, uto¬piques et scientifiques, du =` siècle, mais la conservation et l’amélioration des avantages matériels conquis au cours des luttes de classes tout au long de ce XX° siècle.

Parmi les rares témoignages offerts par la presse en vue de « donner tout son sens au mouvement », il y a lieu d’en retenir un où une amorce de réflexion ouvre la voie à une radicale remise en question de la finalité considérée par les masses d’individus en action : « le ras le bol que [le mou¬vement] exprime n’est pas séparable d’une aspiration à un changement profond de société qui mette fin â la proster¬nation devant les marchés financiers et les taux d’intérêt. Une autre société où l’homme soit remis au centre, on solidarité et égalité redeviennent le ciment collectif, tel est le sens qu’il faut donner au mouvement » (Michel Pernet, Le Monde, 8 décembre 1995).

Or, l’auteur des lignes citées ci dessus, ancien fonctionnaire de syndicat (CFDT), établit « quatre priorités » ou « quatre réformes essentielles » à mettre en oeuvre pour réaliser « l’autre société » et accomplir le « sens du mouvement ».

II n’y a pas trace dans cette « plate forme » base incontournable de toute négociation cadre d’une remise en question d’institutions économiques, politiques et idéolo¬giques qui, en France comme à l’échelle planétaire, constituent dans leur ensemble le système universel de domination. Oligarchique par rapport à l’immense majorité des populations exploitées et démunies, ce système de domination politico économique, dont l’État français se targue d’être le modèle « démocratique », incarne l’empire du mal qui menace la survie de notre espèce.

La seule façon de donner un sens au mouvement en ques¬tion consiste à le prolonger dans la pratique par un mouvement pour une Europe des communautés socialistes...

Adresse de la section française de l’AET * pour une Europe socialiste

Il est un élément de succès que la classe des travailleurs européens possède : elle a le nombre ; mais le nombre ne pèse dans la balance que s’il est uni par l’association et guidé par le savoir. L’expérience du passé nous a appris comment l’oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l’af¬franchissement sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées.

[C’est poussés par cette pensée que les travailleurs des pays européens ont résolu de fonder l’AET].

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L’émancipation de la classe des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux mêmes. La lutte pour leur émancipation n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l’abolition de toute domination de classe.

L’assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens de travail, c’est à dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l’avilissement intellectuel et de la dépendance politique.

Par conséquent, l’émancipation économique de la classe des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen.

Tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué, faute de la solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et une union fraternelle entre les travailleurs des divers pays.
L’émancipation du travail n’étant un problème ni local, ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés.

Extraits de l’Adresse inaugurale et des Statuts de l’Association internationale des travailleurs fondée en septembre 1864 à Londres, les propos cités ci-dessus en guise d’épigraphe paraissent aujourd’hui, plus de cent trente années après, et à l’approche du xxi` siècle, d’une actualité plus brûlante qu’ils ne le furent jadis.

Émancipation du travail signifiait alors l’abolition de l’esclavage moderne, la suppression du salariat dominé et exploité par un patronat maître du capital et de l’État. Dans le langage de l’époque on parlait de luttes de classes, la terminologie courante mettait l’accent sur l’an¬tagonisme qui opposait le prolétariat à la bourgeoisie, « travail » et « capital » étant les deux concepts fondamen¬taux exprimant sur le plan de la théorie économique un état de fait, la réalité sociale d’une classe de producteurs affrontant une classe de propriétaires des moyens de production.

* Association européenne des travailleurs

Si l’AIT en tant que telle ne proposait aucune doctrine sociale, nombre de ses membres et adhérents tenaient à défendre telles idées ou thèses socialistes, communistes, voire anarchistes. C’était une façon de s’élever au dessus des contingences immédiates et d’aspirer à un système de com¬munautés humaines telles que les avaient imaginées les grands inventeurs d’utopies. Le lien de causalité entre le désordre existant et l’ordre souhaité, entre le règne de l’injus¬tice et l’empire du bien et du juste, était conçu soit comme une transition rationnelle et légale, soit comme passage irra¬tionnel et violent d’un système d’organisation économique et politique à un autre, d’un mode de vie sociale à un autre.

En 1846 par exemple, un penseur communiste s’avisait d’écrire qu’« à un certain stade de l’évolution des forces productives, on voit surgir des forces de production et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs ». Et il ajoutait : « Ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de des¬truction (machinisme et argent) ». En fait de « machi¬nisme », cet auteur ne pouvait penser qu’aux premières applications de l’énergie de la vapeur et de l’électricité. Dix ans plus tard, ayant suivi en chroniqueur les horreurs de la guerre de Crimée, ce même communiste adressait à un public de travailleurs britanniques un avertissement qui, vu son caractère prémonitoire, semble avoir été for¬mulé à l’intention des générations du siècle futur, de ce siècle des guerres et des génocides en chaîne, du siècle des bombes atomiques et des chambres à gaz, d’Auschwitz et d’Hiroshima ; du siècle des goulags, du siècle de la conquête de la Lune et des millions de morts d’inanition, du siècle des pandémies physiques et morales.

Voici quelques passages de cette allocution dont le début évoquait la révolution de 1848 :

En vérité, cette révolution sociale n’était pas une nouveauté inventée en 1848. La vapeur et l’électricité et le métier à filer étaient des révolutions infiniment plus dangereuses que les citoyens de la stature d’un Barbès, d’un Raspail et d’un Blanqui (...)

ll est un fait écrasant qui caractérise notre XIX° siècle, un fait qu’aucun parti n’ose contester. D’un côté, des forces industrielles et scientifiques se sont éveillées â la vie qu’aucune époque antérieure de (histoire humaine ne pouvait guère soupçonner. De l’autre côté, des signes de déclin apparaissent qui éclipsent les horreurs relevées lors de la dernière période de l’Empire romain.

De nos jours, chaque chose parait grosse de son contraire. Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond le font dépérir et s’exténuer. Les sources de richesse nouvellement découvertes se changent, par un étrange sortilège, en sources de détresse. Il semble que les triomphes de la technique s’achètent au prix de la déchéance morale. A mesure que l’humanité maîtrise la nature, (homme semble devenir l’esclave de ses semblables et de sa propre infamie. Même la pure lumière de la science semble ne pouvoir luire autrement que sur le fond obscur de l’ignorance. Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de rabaisser la vie humaine à une force brutale. (...)

L’auteur communiste des citations ci dessus s’appelait Karl Marx. Auteur du Capital. Critique de l’économie politique (1867), il a su anticiper théoriquement le dilemme auquel est confronté désormais l’humanité de cette fin de siècle et du troisième millénaire imminent : Socialisme ou Barbarie !

Seul penseur du XIX° siècle ayant démontré scientifiquement l’avènement de la barbarie du siècle suivant, Marx n’a pas su aller jusqu’à pronostiquer le dilemme rendu plausible par une pléiade d’hommes de science et de culture du xx` siècle. Ces hommes reconnaissent dans l’invention, la fabrication et l’accumulation continues d’armements nucléaires, biologiques et chimiques par les grandes et les moins grandes puissances étatiques la course au génocide universel, à l’anéantissement de notre espèce.

Désormais, le dilemme qui découle de la situation « apocalyptique » ainsi décrite revêt la forme sémantique que voici : Socialisme ou Néant !
Se constituant en Section française de l’AET, le groupe de camarades fidèles à la tradition des Conseils ouvriers invite les personnes intéressées par le présent Appel à communiquer opinions ou critiques, suggestions ou com¬mentaires élaborés (...]

le Conseil d’initiative « Rosa Luxemburg ».