1, Marx et Maxime

dimanche 10 janvier 2010
par  ps
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EN 1948, à la suite d’une scission avec le Parti communiste internationaliste, trotskiste, s’était formée quelque temps plus tard l’Union Ouvrière Internationale qui rassemblait Edgar Pesch, Sania Gontarbert, Lamber Dornier, Sophie Moen, Benjamin Péret, les camarades espagnols Agustin Rodriguez, Jaime Fernandez, Paco Gomez, Munis. Après mon arrivée en France (1948), j’ai pris contact avec Sania puis avec les autres camarades de l’U.O.I. Je les rejoignis ensuite en compagnie de deux autres Indochinois, Lucien (Lu sanh Hanh), Phuc. L’UOI devait à son tour éclater en 1951 ; et c’est à cette époque que nous nous sommes réunis Sophie, Sania, Lambert, Agustin, Pesch, Guy, et moi-même autour de Maxime, dans un nouveau groupe informel. Et ainsi je commençai à fréquenter Maxime que j’avais rencontré auparavant à travers ses écrits.

Dans les années 30, à Saigon, dans la clandestinité, j’avais laborieusement déchiffré le début du Capital dans les éditions Costes. Lecture qui fût interrompue en 1936, quand la Sûreté politique a confisqué mes livres. Les Pages choisies de Karl Marx pour une éthique socialiste, par Maximilien Rubel, parues en 1948, portant en exergue sur la page de garde l’insolite déclaration de Marx « Tout ce que je sais, c’est que moi, je ne suis pas marxiste », m’ont replongé après mon arrivée à Paris, dans Marx - m’aidant à sortir de mon désarroi après les événements tragiques de 1945 à Saigon - et ainsi déjà m’ont lié à leur auteur, d’une certaine façon.

Maxime y rappelle qu’au XIXe siècle d’autres penseurs contemporains de Marx « juges incorruptibles et impitoyables de leur époque », tels que Soeren Kierkegaard, Friedrich Nietzsche - Nguyen an Ninh, le révolutionnaire qui m’avait éveillé à la conscience en 1926-1929, avait été à l’école nietzschéenne - avaient professé « de nouvelles tables de valeurs, de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles normes pour agir, une nouvelle éthique. »

Mais c’est Marx, souligne-t-il, qui a fait sienne la profession de foi prométhéenne : « J’ai de la haine pour tous les dieux » et qui a conçu la vie comme une tâche terrestre pour bâtir la cité fraternelle. L’éthique marxienne se caractérise par son amoralisme et par sa démarche essentiellement pragmatique. Comme Spinoza, Marx fait entrer l’homme dans le cycle éternel de l’infinie nature et lui assigne pour idéal de perfection la réalisation de sa totalité humaine.

Marx a implanté l’utopie de l’avenir dans la lutte du présent. En prenant conscience de leur aliénation, les travailleurs sont à la fois capables de détruire la société capitaliste et de bâtir l’utopie : société sans Etat, sans classes, sans argent.

Maxime a mis en évidence ce singulier paradoxe dans la conception de Marx sur la révolution prolétarienne : c’est au paroxysme de la misère que les ouvriers sont censés prendre conscience de la nécessité d’une révolution totale, d’une société régénérée. Étrange « matérialisme » qui conçoit une telle métamorphose spirituelle de l’esclave brisé par une machine impitoyable, réduit lui-même à l’état de rouage du grand mécanisme industriel fonctionnant dans un seul but, le profit.
Le socialisme n’est une nécessité historique que dans la mesure où il est pensé et voulu comme nécessité éthique. C’est ce que Marx voulait dire en posant le dilemme « Le prolétariat est révolutionnaire ou il n’est rien ! »
J’ai assisté en 1954 en Sorbonne, à la soutenance de thèse de doctorat ès lettres de Maxime, Kart Marx, Essai de biographie intellectuelle. - C’est à partir de ce moment-là, je crois, que Maxime est entré dans ma vie, non seulement intellectuellement, mais affectivement.

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C’est dans la lecture de l’Essai de biographie intellectuelle, dont voici quelques-unes de mes notes de l’époque, que j’ai trouvé pour l’avenir d’inestimables points d’appui :


Sur l’anarchisme de Marx

La critique de la philosophie politique de Hegel a pris chez Marx une orientation de plus en plus radicale, jusqu’a’ se transformer purement et simplement en négation de l’État. Sans que le mot ne soit jamais prononcé, l’anarchisme est le sens profond de sa critique. (Maxime citera plus tard dans Marx, critique du marxisme, 1975 : « Tous les socialistes entendent par « anarchie » ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de d’Etat [.. .] disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives ». Les prétendues scissions dans l’Internationale, 1872.)
Inlassablement, Maxime a souligné et illustré cette sentence essentielle de Marx « L’existence de I’Etat et l’existence de l’esclavage sont indissociables. »

Sur la nature de l’État démocratique

Les aspirations spirituelles de la bourgeoisie qui se détache du féodalisme se résumaient dans les mots « liberté » et « ordre », derrière quoi se dissimulent des intérêts purement matériels ; le système représentatif repose d’une part sur la fiction d’une citoyenneté politique uniforme et, de l’autre, sur la fiction d’une Assemblée représentative de tout le peuple. La liberté politique est comprise comme le droit qu’a la nation de prendre part à l’établissement des lois qui la régissent : la liberté civile consiste dans le droit de propriété et de sécurité.

Les droits de l’homme sont en fait des droits naturels qui réduisent l’homme à un objet passif, nature !, alors que l’homme politique n’est qu’un être artificiel, allégorique -le citoyen abstrait. Cette abstraction de l’homme politique, Rousseau l’avait très justement définie dans son Contrat social en affirmant que la constitution de la société suppose un changement de la nature humaine, la transformation de l’individu parfait en un être partiel, « partie d’un plus grand tout », le remplacement de ses propres forces par des forces étrangères. Ces droits ne font que consacrer l’isolement de l’homme vis-à-vis d’autrui, l’égoïsme humain, l’abaissement de l’homme au rang d’objet pour autrui. C’est là le sens véritable de l’émancipation politique, de la révolution politique par laquelle la société bourgeoise a triomphé de la société féodale. « Par conséquent, l’homme ne fût pas libéré de la religion ; il reçut la liberté religieuse. Il ne fût pas affranchi de la pro-priété ; il reçut la liberté de la propriété. Il ne fut pas libéré de l’égoïsme de la profession, il reçut la liberté professionnelle » (Marx).

Dans l’État démocratique, « chrétienne, la démocratie politique l’est en ce que l’homme, chaque homme, y passe pour un être souverain, l’être suprême ; mais cet homme est le type humain inculte, antisocial, c’est l’homme dans son existence accidentelle, l’homme quotidien, l’homme tel qu’il était abîmé par toute l’organisation de la société, tel qu’il s’est perdu, aliéné lui-même ; c’est l’homme tel qu’il s’est livré au règne de conditions et d’éléments inhumains, en un mot, l’homme qui n’est pas encore un être générique réel » (Marx)


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