UNE CRITIQUE DU RADICALISME A LA PETITE SEMAINE

lundi 18 janvier 2010
par  ps
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"A la petite semaine : par extens., sans idée directrice ou sans grand projet". Grand dictionnaire Larousse de la langue française.

Je suis un des participants à la revue Interrogations, mais ce qui suit n’est pas le produit exclusif de la façon dont je peux vivre cette activité... sans en être pour autant indépendant. Il s’agit plutôt de tenter de définir les bases du malaise que je ressens depuis quelques mois à la lecture des écrits de ce que je nommerais pour simplifier le courant radical. Je n’entends pas ici donner de leçons à qui que ce soit. Mon but est de mettre en évidence ce qui me semble être une dégénérescence d’un courant de réflexion auquel je reste attaché. Ceci me semble nécessaire vis-à-vis :

- de l’intégrité des individus participant à ce courant, comme de ceux que ses positions pourraient séduire ;

- de la possibilité de favoriser une reprise de la réflexion, se concrétisant éventuellement dans des regroupements issus de ceux existants aujourd’hui ou à créer, et prenant en compte les critiques ci-dessous ;

- de l’opposition au fait d’apporter notre pierre à l’édification d’une nouvelle idéologie se fondant sur l’aspiration à un "supplément d’âme", un nouvel âge marchand.

1- De la définition du radicalisme au radicalisme à la petite semaine

Il y a plus de 40 ans, Dwight Mac Donald proposait dans "The Root is Man" (publié dans la revue américaine POLITICS, puis traduit en français sous le titre "Partir de l’Homme" dans les cahiers Spartacus) d’abandonner la vieille séparation entre gauche et droite (les Progressistes) en y opposant la catégorie des Radicaux. Pour Mac Donald, le mot "radicaux" s’appliquerait à ceux "qui rejettent la conception classique du progrès, jugent des choses en fonction de leur signification et de leur effets présents, pensent qu’on a exagéré la capacité de la science à nous servir de guide dans les affaires humaines et mettent l’accent, pour rétablir l’équilibre, sur l’aspect moral et politique. Ils pensent, ou plutôt nous pensons, que la question reste ouverte, de savoir si l’accroissement de la maîtrise de l’homme sur la nature constitue un bien ou un mal dans ses effets sur la vie humaine à cette date et nous sommes pour l’adaptation de la technique à l’homme, même si cela signifie -comme cela peut être le cas, une régression technique, plutôt que pour l’adaptation de l’homme aux progrès techniques". Ce projet recoupait déja dans ses grandes lignes celui de ceux à qui je m’adresse ici. Hier comme aujourd’hui il reposait sur une sérieuse critique des idéologies progressistes dont étaient issus les "radicaux" (marxisme, anarchisme ou autres) ou qui influençaient des individus qui auraient pu les rejoindre dans leur réflexion. Mais si la critique n’est pas aussi aisée que veut bien le dire le proverbe, l’art reste néammoins difficile. Et l’art consiste ici, refusant le schématisme des idéologies, à analyser avec clarté les problèmes dans lesquels nous nous débattons, sans gommer complexité et contradictions.

Dans le passé, la gauche avait conduit au dégagement d’une extrème gauche (sur des positions plus extrèmes mais partant des mêmes prémisses que la gauche),... favorisant elle même l’émergence d’une ultra-gauche. Je ne rentrerais pas ici dans les ruptures de même type dans d’autres milieux que je connais moins bien : anachisme, écologie,... Les radicaux contemporains, ceux qui se sont dégagés ces vingt dernières années de différents milieux, n’ont dans l’ensemble réussi à dégager ni idée directrice, ni grand projet, pour des raisons variées, par exemple :
- la croyance dans le pouvoir du verbe, héritée d’une certaine tradition intellectuelle incarnée en particulier dans le situationnisme, tendant à confondre le clinquant des mots avec la profondeur de la pensée. La vacuité d’un slogan comme "prenez vos désirs pour des réalités" (devenu aujourd’hui mode de vie dans le royaume de France, tant les désirs modernes reflètent bien la réalité) en est un exemple. Dans cette logique, le fait d’être incompris est la preuve absolue du radicalisme, tout comme l’est l’extrémisme verbal. Il me semble, sans que j’en sois certain, que le succès du langage Orwellien de 1984 découle chez certains de la même logique. Ecrire La Guerre c’est la Paix est un label garantissant le pur produit radical, même en l’absence de tout projet à partager avec d’autres.
- l’éclectisme des sources ayant contribué à l’évolution des radicaux contemporains. Les difficultés des courants développant une critique matérialiste pour appliquer celle-ci au progressisme à conduit à rechercher des éléments dans des milieux que je qualifierais faute de mieux de douteux : spiritualistes, épiciers divers de la vie naturelle,... Mais ce n’est pas toujours sans risques que nous avons été amenés à faire les poubelles, et le tri peu apétissant que cela nécessite n’a peut-être pas toujours été fait à fond.

2- Du matérialisme dialectique au charlatanisme

La critique de l’idéologie du "matérialisme dialectique et historique" par les radicaux a généralement bien mis en évidence en quoi, en bonne fille du 19° siècle, elle reposait sur une vision mécaniste et progressiste. Cette critique ne concerne pas que les (ex)marxistes, un même mécano-progressisme se retrouvant dans d’autres idéologies révolutionnaires (cf. par exemple Bakounine, La réaction en Allemagne) ou par simple contagion chez nombre d’individus. Il n’a pas été superflu, pour les radicaux de ces dernières années, de voir en quoi cette idéologie aboutissait à une forme d’apologie du capitalisme. Mais encore fallait-il également voir ce qui dans les "recherches philosophiques" du 19° siècle correspondait à une volonté de rigueur dans la réflexion théorique. Sans faire de concessions à leurs édifications de grandes mécaniques historiques, de jeux de poupées russes, encore ne faut-il pas abondonner l’apport d’un abord matérialiste des problèmes. Je crains que les modernes radicaux, soient tentés de rejeter dans le matérialisme mécaniste plutôt le matérialisme que le mécanisme. Je crains également qu’ils constituent une proie facile pour divers charlatanisme. Mais qu’est-ce-que je nomme charlatanisme ? Le fait dans un but quelconque (servir une cause ou une idée, arrondir ses fins de mois,...) de rapprocher des faits vrais ou vraissemblables sous prétexte d’apparente similitude ou plus simplement parce que tout serait lié à tout, et d’en tirer des lois, des prévisions, ou toute chose censée influer sur la vie des hommes. Prenons des exemples simples. Celui qui prétend que le ciel mythique des astrologues est une représentation de la réalité des constellations est un ignorant ou un plaisantin. Celui qui présente un lien entre cette fantaisie et le devenir humain, un déterminisme, est un charlatan. Et celui qui appui sa critique du monde, au lieu de rechercher entre les phénomènes des rapports de cause à effet, sur des liens par analogie et correspondance (sans percevoir la différence entre corrélation et causalité) voit son sens critique s’inhiber. Par là, volontairement ou non, il tend à devenir un charlatan, radical certes mais charlatan tout de même. Ce charlatanisme radical est d’autant plus dangereux qu’il est à la fois séduisant et sécurisant. Séduisant, puisqu’il permet de "montrer" à la demande exactement ce dont on a envie, à la ménière de fées de contes de notre enfance qui proposaient d’accomplir nos voeux les plus chers. Sécurisant, puisqu’il dispense de vraiment réfléchir sur les "choses en fonction de leur signification et de leurs effets présents". I

Il est bien mort ce socialisme scientifique qui permettait de tout prouver (et le contraire de tout) puisque "objectivement" et "en dernière analyse" les conditions matérielles nous contraignaient à être ce que nous devions être . Grâce au charlatanisme radical, tout est encore possible, mais ce sont cette fois les lubies des individus qui mènent le bal, "tout étant égal à tout" et... "tout étant dans tout".

3- De la domestication de la nature à sa déification

Je ne reviendrais pas ici sur l’appel à une domestication de la nature, à une transformation des espèces vivantes non-humaines en choses, dans les idéologies révolutionnaires et plus généralement progressistes. Encore une fois, "notre courant" a développé cette analyse avec brio. Mais cette critique s’est nourrie d’apports divers, qui ont parfois tendance à l’annexer :
- néo-paganisme, d’autant plus prompt à ressurgir qu’il est profondément enraciné dans notre culture tant populaire (résistance à la christianisation,...) qu’intellectuelle (poésie, littérature,...). Ce n’est pas un hasard si certains d’entre nous (à Interrogations) ont (re)découvert Giono. Personnellement, je m’en félicite... mais le plaisir que je peux trouver dans l’écrivain et le pacifiste ne me rapproche pas pour autant de son agnostisme et de son paganisme.

- certains courants de l’ethnologie, qui sont à la base de l’idéologie primitiviste. Je suis déja venu sur ce point dans ma lettre à Michael W. (Demolition Derby). Les aspects évidemment attrayants de certaines communautés traditionelles (et non pas primitives !) ont empèché de les considérer dans leur globalité et en particulier de voir en quoi leur spiritualisme est non seulement aliénant mais annonce d’autres aliénation développées par le monde moderne. Ce point a été développé mieux que je ne saurais le faire dans une série de textes parus aux USA dans Anarchy. Tout ce matériel serait sans doute à traduire... si quelqu’un trouvait le temps pour le faire ! Je me contenterais, pour situer le débat, d’une citation de Lev Chernyl (dans : Anarchy et le sacré, un échange avec le Fifth Estate) :
"Pour moi, les continuités entre la religion et les idéologies scientifiques sont plus significatives que leurs différences. Pourquoi ne rejeter l’idéologie scientifique que pour embrasser les idioties de la religion, du spiritualisme et du sacré ? N’est-il pas clair que vos critiques de la réification et du culte rendu à la technique ne diminuent en rien l’importance d’une critique de la réification et du culte rendu à la nature...
... Le concept du sacré est la fondation de toute religion, spiritualisme, idéologie, culte, foi, croyance. Il implique logiquement (et inévitablement) l’existence du profane. Et ceci quoiqu’il puisse être transformé en beaucoup d’autres dualités... bien et mal, esprit et matière, dieu et diable... qui remplissent tous la même fonction insidieuse de diviser l’ensemble de l’expérience que nous avons de notre monde naturellement en deux sphères conceptuelles arbitraires".

La déification radicale de la nature revient à la limite à tracer un signe égal entre tout être vivant. Mais si la réflexion a conduit la plupart d’entre nous à certains changement d’attitudes (alimentaires par exemples) il faut encore une fois se tenir à l’abris des charlatanismes... qui fleurissent particulièrement bien sur ce terrain. Quitte à choquer certains, je nie en tant qu’humain qu’il existe une égalité entre une légume, une bactérie et un animal ; entre un animal sans système nerveux évolué et un vertébré pourvu d’un cerveau ; entre un virus du SIDA et un fox à poil dur. Je proclame, comble de l’horreur, que si j’aime voir et approcher des arbres, ce n’est pas parceque nous participerions à je ne sais quel cosmos ou machin-truc ; mais bien parce que d’une part à un niveau sensible je les trouve beaux, et que d’autre part je connais leur importance dans l’équilibre écologique qui permet notre survie. J’avoue avoir usé à maintes reprises de désherbant pour combattre des orties avec lequels je ne me sentais alors nullement en communion,... et même parfois d’insecticides contre quelques uns de nos petits frères ailés. Et comprenne qui pourra, j’adore les lapins (ce qui ne m’empêche pas d’en manger à l’occasion) mais je déteste les pigeons (même aux petis pois) !

Je ne veux pas rechercher de remède aux frustrations que m’impose ce monde dans la croyance en un "grand tout" spirituel (la nature, la vie, dieu,...) qui trancendrait nos soit-disant petits problèmes d’êtres humains.

"La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit" (Philosophe allemand du 19° siècle).

Hème, Hiver 90-91