VIII

Louis Janover
mercredi 16 décembre 2009
par  ps
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Dans la deuxième de ses “ Thèses sur Hegel et la Révolution ”, Karl Korsch avait déclaré : “ On ne peut critiquer la philosophie hégélienne sans la concevoir en connexion avec le caractère historique concret du mouvement révolutionnaire de son époque 27. ” Mettons théorie marxienne à la place de philosophie hégélienne, et nous serons délivrés des vaines polémiques, puisque nous y trouvons l’aune qui nous permet de mesurer les œuvres entre elles sans les opposer de manière stérile.
Il fallait en effet concevoir l’œuvre de Marx en connexion avec le caractère historique concret du mouvement révolutionnaire de son époque sur lequel pesaient encore les formes politiques héritées de la révolution bourgeoise. Et ces formes étaient elles-mêmes dépendantes des conditions économiques et sociales qui ne pouvaient être dépassées ni d’un saut ni par décret. Mais ce déterminisme austère intègre lui-même comme possibilité d’avenir les survivances vivaces des institutions communautaires du passé ou les nouveaux modes d’organisation du mouvement ouvrier, les expériences owenistes par exemple. Ce sont les deux bouts de cette chaîne que Rubel nous invite à tenir pour découvrir ce qui dans la théorie matérialiste s’ouvre sur cette “ poésie de l’avenir ” dans laquelle ont si largement puisé les utopistes et les différentes écoles socialistes.

C’est là le point névralgique qui explique pourquoi, d’accord sur l’objectif final, les partisans de Marx ou de Bakounine se sont engagés sur des voies en apparence radicalement différentes, mais qui ont mené à des impasses pas très éloignées. Devant les mêmes obstacles, leurs héritiers lointains ont dû apporter des réponses qui, en un sens, relèvent de la même impossibilité de les surmonter : d’un côté le recours à la lutte réformiste de longue haleine ou à des mesures d’exception pour accélérer le mouvement, de l’autre l’activité conspiratrice, la volonté érigée en seule Raison de l’histoire, et qui tourne à la déraison, voire au cauchemar, comme devaient le faire apparaître Netchaïev et l’imprudent rédacteur du Catéchisme du révolutionnaire. Car, au-delà de cet épisode dramatique, les explications de Bakounine sur la “ dictature collective ” et “ invisible ” des révolutionnaires véritables au sein du mouvement social constituent un “ essai de combiner les tendances politiques de l’anarchisme avec le système d’action politique blanquiste et jacobin 28 ”. La Raison dans l’histoire ne fait grâce à personne !

Le marxisme retient et théorise la part la plus importante des renoncements et des compromis d’une période historique transitoire, et c’est pourquoi il est adaptable à la fois à la social-démocratie façon Kautsky et à celle façon Lénine 29. Marx, en revanche, est l’expression d’un moment tout différent de cette évolution : il se situe au carrefour de tous les grands mouvements d’émancipation du début du xixe siècle et en représente une des synthèses possibles. C’est pour cette raison qu’il ne fut point marxiste et qu’il reconnut dans la social-démocratie naissante, encore imprégnée de la pensée lassallienne, certaines des formes de la superstition politique héritée de la Grande Révolution française. N’est-il pas allé jusqu’à parler de “ crétinisme parlementaire ” à propos des représentants de cette tendance !

Maximilien Rubel ne s’est pas attardé à prolonger les polémiques de l’époque, faites d’apologie ou de dénigrement ; ni à “ réhabiliter ” Marx, car c’eût été laisser entendre qu’une telle démarche était nécessaire. Il s’est attaché à montrer comment chez Marx s’interpénètrent et se fondent dans une même finalité éthique tous les courants du mouvement ouvrier, quel sens revêt la déclaration qu’il fit à sa fille Laura : “ Je suis une machine condamnée à dévorer les livres et à les rejeter ensuite, sous une forme modifiée, sur le fumier de l’histoire. ” Pas n’importe quels livres, pas n’importe quel fumier et pas sous n’importe quelle forme pour n’importe quelle histoire !

Comment Marx a-t-il procédé pour extraire de cette littérature les “ éléments de culture ” qui pourront servir de point d’appui à la classe ouvrière et l’aider à s’émanciper de la tutelle des émancipateurs ? La Pléiade éclaire les sources auxquelles se réfère cette œuvre, critique, philosophique, utopique, littéraire. Mais pour y parvenir, Rubel dut auparavant restituer la pensée de l’auteur du Capital telle qu’en elle-même. C’est seulement après cette rupture radicale qu’il est devenu possible de se rendre compte de l’écart existant entre Marx et les marxismes, de dégager de sa gangue le noyau anarchiste de ses écrits, d’en sonder la profondeur avec justesse.

Si l’on cesse de ressasser l’histoire à contretemps et de chercher, comme dans un film, l’instant magique de la bifurcation et du basculement, on s’aperçoit que les expériences et les échecs de ce passé ne nous parlent plus forcément aujourd’hui d’une manière contradictoire. Au-delà des procès d’intention des uns et des autres, on peut admettre que les analyses de Bakounine sur la bureaucratie ouvrière, analyses tragiquement illustrées par les politiques de la social-démocratie, sont à l’unisson de certaines des critiques de Marx, de Rosa Luxemburg, de Mattick et d’autres marxistes de même tendance.

Maximilien Rubel nous aide à dresser le bilan de cette histoire contrastée, à réconcilier les extrêmes en nous montrant sur quoi et pourquoi ils peuvent désormais se rencontrer. Il est difficile après lui de voir Marx avec le regard marxiste, et cela devrait changer la vision des anarchistes. Dans cette perspective, la révolution d’Octobre prend une légitimité nouvelle, celle du capital armant le bras de l’État pour “ profiter de la division internationale du travail ”, non pour réaliser les “ prémices d’un régime socialiste ”, comme l’espérait assez contradictoirement Boris Souvarine 30, qui en brossant le tableau écrasant d’une situation sans issue ne se résignait pas à l’inévitable fin. Cette “ grandiose tentative ” était grosse en effet de toutes les formes de répression et d’organisation destinées à ajouter une touche asiatique à la fresque hallucinante de l’accumulation du capital, lequel ne peut venir au monde que “ suant la boue et le sang par tous les pores ”. “ À marche forcée à travers la boue ”, auraient pu dire les descendants de Netchaïev.

Qui nous permet le mieux aujourd’hui de comprendre ce qui s’est passé en Russie, puis en URSS, de sa naissance à la chute finale ? Nous trouvons assez peu d’éléments chez Bakounine et chez les anarchistes, si l’on écarte les condamnations morales, parfaitement justifiées au demeurant, mais qui ne comblent pas l’immense interrogation qui s’étend à notre présent, car comment expliquer la métamorphose des bureaucrates confits dans la religion du Parti-État en hommes d’affaires ayant pour seul Dieu le profit. Là où Maximilien Rubel vit à l’œuvre “ la nouvelle bourgeoisie ”, d’autres eurent recours aux explications les plus incongrues sur l’inextinguible soif de pouvoir absolu de la couche dirigeante, oligarchie sans foi ni loi qui aurait échappé aux lois de la pesanteur sociale pour finalement devenir une “ stratocratie ” irrésistiblement conquérante – mais incapable de résister à l’épreuve !
Telle est la spécificité historique du capitalisme, que la théorie politique ne peut ignorer sous peine de s’ignorer, car même s’ils pèsent sur le siècle comme on sait, nazisme et stalinisme n’infirment nullement la règle. C’est au contraire le rapport avec elle qui mérite d’être observé.

Maximilien Rubel a réintroduit l’histoire du bolchevisme et de l’URSS dans la continuité de l’histoire sociale, et il nous a offert les instruments tant pour comprendre le caractère “ nécessaire ” du phénomène que pour en saisir la spécificité. Et c’est pourquoi dans le nouveau cycle du capital cette histoire s’enchaîne comme un “ hasard que tout nécessitait ” – formule étonnante d’un auteur aussi célèbre que peu connu.

Ira-t-on chercher aujourd’hui chez Bakounine et ses continuateurs les éléments d’une analyse critique qui nous expliquerait le destin de la Russie, pays dont l’histoire emplissait pourtant la pensée intime de l’auteur de la Confession... ? La théorie de Marx, prolongée par Paul Mattick, Karl Korsch, Pannekoek, Pierre Souyri, et ré-examinée par Maximilien Rubel projette un rayon de lumière dans l’épaisse obscurité qui nous vient de l’Est. On ne peut en dire autant des Livres noirs ou rouges censés nous mettre en garde contre le retour de démons, encore moins des raccourcis hasardeux d’un François Furet ou d’un Claude Lefort ; ils mesurent l’histoire et le communisme à l’aune des illusions les plus grossières qu’ils ont nourries à propos de Marx et d’Octobre, illusions qui éclairent leurs intérêts passés et présents 31.

Il ne nous est pas plus difficile de faire nôtres les critiques de Bakounine sur la bureaucratie ouvrière, et de les projeter sur le Parti, que de nous guider dans le monde actuel en nous référant aux remarques de Marx sur le capital financier, la concentration et la centralisation des capitaux, liées à la baisse tendancielle du taux de profit attestée par les contre-tendances parfaitement identifiables à travers les politiques de démantèlement de l’État-providence et la fin des dogmes du keynésianisme. On ne peut en effet plus longtemps ponctionner le secteur privé au bénéfice du secteur public sans mettre en danger l’“ économie ”, cette abstraction qui occulte l’omniprésence de l’exploitation.

Marx s’est interrogé sur le sort et le destin de la classe ouvrière en prenant pour modèle l’Angleterre et la révolution industrielle en cours. Nous en sommes loin aujourd’hui. Mais comme le Capital présente en même temps le schéma heuristique d’une accumulation purifiée de tous les éléments secondaires et perturbateurs, il anticipe sur les tendances de notre siècle. Nous sommes aux portes de cette société où le prolétariat en expansion permanente serait effectivement devenu “ la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ” (Saint-Simon) ; et cette perspective nous ramène objectivement à la projection subjective du Manifeste sur la révolution comme mouvement autonome de l’immense majorité.
La disparition progressive d’une certaine division du travail, postulée de manière abstraite dans les textes de Marx comme fin de la division entre la société civile et la société politique, entre citoyen et homme privé, annoncerait la fin de la “ préhistoire humaine ”, de la guerre de tous contre tous : une “ association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous ”. Et cette fin serait alors “ rejointe ” par les moyens, par le processus historique qui ne la rend pas seulement possible, mais se confond avec elle. C’est cette même issue que laisse entrevoir le livre de Pierre Souyri, la Dynamique du capitalisme au xxe siècle (Paris, Payot, 1983).

C’est, pourrait-on dire, par l’étude de l’histoire au jour le jour des différentes formes de régimes politiques que Marx s’est efforcé de montrer que la formule abstraite de 1843, marquée par les illusions de jeunesse, selon laquelle “ domination et exploitation ne sont qu’un seul et même concept ” finira par se rapporter à une structure de classes spécifique. Démocratie et bonapartisme s’échangent en quelque sorte leurs attributs, la politique s’enchevêtre dans l’économique au point de ne plus se reconnaître, si bien que la disparition de l’une ne peut se concevoir sans l’abolition de l’autre 32. L’anarchisme serait alors la réponse à ce moment historique. À quoi assiste-t-on en effet aujourd’hui ? La symbiose est telle entre les intérêts de la classe dirigeante et ceux de la classe dominante qu’une même classe possédante prône la gouvernance, cette gestion non politique des conflits.

Ainsi, la problématique même du bolchevisme, qui a greffé un jacobinisme dit prolétarien sur la pensée de Marx, rendant inintelligible le sens du communisme, se trouve réfutée par le déterminisme économique qu’elle invoquait pour justifier la dictature, la liberté devient une nécessité même et la célèbre formule de Rosa Luxemburg peut se lire aisément : Anarchisme ou chute dans la barbarie !


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