VII

Louis Janover
samedi 19 décembre 2009
par  ps
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Le procès du marxisme par les anarchistes faisait partie de l’ordre des choses révolutionnaires ; celui que Rubel instruisit a introduit le désordre dans les choses les mieux ordonnées. Aussi reste-t-il pour les ex-marxistes de toute obédience le trouble-mémoire par excellence – à occulter. Quelle qu’ait été la mouture du marxisme à laquelle ils firent allégeance, et le pire a fini par submerger le meilleur et par le rendre méconnaissable, ils ne peuvent après lui rejeter sur Marx les errements auxquels ils furent conduits. C’est à eux et à eux seuls qu’incombe la responsabilité morale d’avoir couvert d’un vernis marxiste cette sanglante aventure. Aussi la lecture de Marx critique du marxisme est-elle accablante en premier lieu pour tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’en firent les apologistes.

Les libertaires, nourris de justes préventions, n’ont pas davantage admis la disjonction établie par Rubel, car l’identification Marx-marxisme est comme une dispense théorique à toute réflexion approfondie sur les échecs des mouvements révolutionnaires, et sur leurs propres échecs : Si je suis tombé à l’eau/C’est la faute aux cocos – donc au marxisme, donc à Marx ! Ce qu’il n’est plus besoin de démontrer, puisque la preuve historique est faite ! Aussi n’est-il pas étonnant que marxistes et anti-marxistes soient en congruence sur de nombreux points, si bien que ces critiques forment un fonds commun, sans solution de continuité clairement visible.

C’est seulement une fois Marx rendu à Marx et le marxisme rendu au marxisme qu’il devient possible de soumettre l’un et l’autre à une critique objective, sans risquer de voir les idées de l’un parasiter les idées de l’autre, et brouiller toutes les questions. La séparation accomplie, il est alors possible de soumettre Marx à la critique que Korsch attendait que l’on fît, et qu’il ne pouvait lui-même entreprendre, et pour cause : “ Il s’était depuis trop longtemps mis au service d’un marxisme sans cesse repensé pour admettre d’emblée ce qui m’avait toujours paru être l’évidence. ” Ce jugement peut paraître sévère, mais il est à la mesure de l’effort que dut accomplir Maximilien Rubel, ce “ cher ami inconnu ” auquel s’adressait Karl Korsch en 1951, pour rendre l’évidence intelligible aux meilleurs esprits 25.

Grâce à une lecture intransigeante de la conception matérialiste de l’histoire, Rubel put arracher la critique du bolchevisme à la sphère des spéculations sur le caractère de ce “ socialisme ” et les pensées et arrière-pensées de ses chefs pour faire de la prise du pouvoir par le parti bolchevik ce qu’elle était : non le prodrome d’une inconcevable expérience socialiste, mais le premier acte d’une révolution “ jacobine ” destinée à soumettre la Russie à l’empire du capital. Les triomphes de l’industrialisation “ à marche forcée ” seront subsumés et sublimés dans le pathos militaro-marxiste comme “ accumulation primitive socialiste ”.
“ La personne de Staline est désormais incorporée à une puissance dictatoriale sans équivalent dans le monde et sans précédent dans l’histoire 26. ” Mais à quoi donc cette puissance dictatoriale était-elle incorporée, sinon à un système d’exploitation déjà si bien enraciné en Russie qu’il devait nécessairement avoir ses racines loin dans le passé ? Maximilien Rubel relègue au second plan toutes les discussions byzantines sur Lénine, Staline, Trotski, et tous les “ si ” qui accompagnent les interprétations d’Octobre, valse-ballet métaphysique entre les intentions et leurs effets inattendus. L’histoire se réduirait-elle à ce dilemme qu’une opérette a si joliment persiflé : “ Si j’avais su évidemment, j’aurais agi tout autrement. ” Inutile en effet d’accabler Lénine, révolutionnaire professionnel fidèle à sa profession.

Boris Souvarine lui-même ne sort pas toujours de ce cercle vicieux, qui présente à la fois le tableau saisissant, écrasant, d’une situation qui rend inévitable une certaine fin, et revient toujours au bolchevisme originel, à la rigueur de pensée de Lénine et aux erreurs tactiques de Trotski pour suggérer qu’avec d’autres décisions il eût peut-être été possible d’éviter le naufrage. Vain espoir ! La barque menait le capitaine où lui-même ne savait pas forcément qu’il allait !

Maximilien Rubel laisse les noms à leur destin pour montrer d’où vint la catastrophe, sans aucun moyen de la conjurer : le sacro-saint Plan s’est inspiré des schémas de l’accumulation du capital pour les appliquer sans correctifs, sous une forme pure en quelque sorte, à un pays exsangue, dont une partie du peuple paysan se débattait encore dans les rets d’une arriération semi-féodale. C’est le choc produit entre les impératifs dictés par l’imposition de ce modèle abstrait et les conditions mêmes de travail, base de l’extorsion de la plus-value, qui fut à l’origine de cette immense tragédie. Après les dévastations et avec la terreur, ni le marché, ni les luttes ouvrières n’étaient plus en mesure de brider les excès de la contrainte au surtravail.

Dans tous les cas, Monsieur le Capital était là pour mener la danse, quitte à laisser au pouvoir le plaisir d’accompagner le mouvement en jouant les airs socialistes à sa mode. Car les schémas d’accumulation auraient été inopérants, et aucun capital n’aurait pu être accumulé, si les rapports sociaux de production n’avaient pas été conformes aux catégories abstraites. De même que le capitaliste n’est que le capital personnifié, la bureaucratie ne fut que le capital d’État personnifié et Staline “ le type représentatif d’une classe sociale en ascension ”.

Ce que Boris Souvarine attendait, et qu’il ne pouvait faire lui-même, à savoir établir la “ corrélation originale des rapports de production et des formes de propriété avec la structure sociale, après quinze ans d’évolution du bolchevisme ”, Maximilien Rubel le fera dans “ La croissance du capital en URSS ”, et il aura fallu cette clarification préalable pour que l’analyse du phénomène “ totalitaire ” s’ancre à nouveau dans la réalité sociale, et ne soit plus obscurcie par l’écran idéologique de la phraséologie marxiste, léniniste, stalinienne, trotskiste sur Octobre.


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