Bulletin de critique bibliographique

A contretemps paraît au gré des lectures, des envies et des circonstances

Numéro 2, avril 2001

En guise de présentation

NOUS avons reçu quelques encouragements pour le premier numéro d’A contretemps, quelques critiques aussi. Le reste relève le plus souvent de l’étonnement, de l’expectative, du doute et d’une certaine difficulté à concevoir que l’on puisse avoir envie de parler de livres, et uniquement de cela. Nous l’admettons.

 Pourtant, il n’est pas de justification à donner, ni même d’explication. L’envie est là, simple et partagée. A quelques-uns, ce qui nous rapproche c’est, d’abord, ce goût de lire, ce bonheur de la découverte du texte qui conforte ou dérange, ce besoin de s’y confronter, d’en parler. La voix de la pensée critique est faible. Il faut l’écouter attentivement, la séparer de ses ersatz  – qui peuplent, comme autant de misérables faire-valoir, les couloirs déjà encombrés du discours dominant –, et la prendre pour ce qu’elle est : un encouragement à la réflexion, à l’analyse et à la discussion, toutes choses qui demandent du temps et de l’effort. Si la polémique est au bout, elle est forcément la bienvenue. 

Des livres, des revues, des publications “ méritoires ”, disions-nous dans notre présentation d’A contretemps, en janvier… La formulation était , bien sûr, volontairement floue. Introduisons cette précision : s’il ne s’agit pas de parler, à tout prix, de ce dont personne ne parle, il s’agit bien, en revanche, de ne pas parler de ce dont tout le monde parle. On l’aura compris, d’ailleurs. Le reste relève, bien sûr, de la plus évidente subjectivité. Les raisons de détester l’époque guident nos choix. Celles de pérenniser les anciennes révoltes, aussi. Dans ce double mouvement, assumé, de cultiver la mémoire des luttes émancipatrices d’hier et de décrypter un présent où le “ mensonge déconcertant ” s’affirme comme indépassable réalité, les textes qui s’y inscrivent auront nos faveurs. 

Certains projets mûrissent dans le silence. D’autres, plus précis, n’en sont déjà plus. Nous comptons au nombre de ceux-là l’idée de consacrer un peu d’espace à la présentation de collectifs d’édition et à leur production, celle de parler de livres introuvables parce que non réédités, celle encore de travailler à quelques numéros thématiques. Nous verrons bien.

 Enfin, au sommaire de ce numéro, on pourra lire les critiques des ouvrages suivants :  

La Vie sur Terre, de Baudouin de Bodinat ,
 et Après l’effondrement,  de Jean-Marc Mandosio ;

La CGT-SR et la révolution espagnole, de Jérémie Berthuin ;

L’Enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa.

A contretemps


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La société industrielle comme extermination


LA vie sur Terre, c’est le dernier cercle de l’Enfer des hommes, celui où “ l’économie ” a “ achevé l’extermination de cet autrefois du monde humanisé ”, celui de “ ces heures vélléitaires que presse notre inquiétude, cette vacuité dont on s’accuse et [qui] ne sont pas de notre fait, mais de jours sans substance, d’un temps volatil qui se dissipe sans laisser de dépôt, d’un temps stérile qu’on dirait purement chronométrique et dont l’économie seule règle le débit ”. Derrière ces “ heures factices et vides ”, la nostalgie d’un temps où “ le repos de l’âme ” supposait “ un univers durable autour de soi ”.

Il est de bon ton, dans ce monde de l’éternel présent, de moquer le regret, de le ranger au musée virtuel des archaïsmes, d’en faire le signifiant définitif d’une pensée réactionnaire. Beaudoin de Bodinat se revendique du vieux principe d’Adorno qui propose de se saisir des arguments réactionnaires pour les mettre à disposition de la pensée critique. ...la suite


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La CGT-SR entre fascination irritée et désillusion

DANS les années trente, l’anarchisme avait un phare. Sa lumière l’irradiait. Elle venait du Sud du continent européen, d’un étrange pays de soldatesque et de chevaliers errants, de cléricalisme outrancier et de bouffeurs de curés, de nobliaux de caricature et d’“ hijos del pueblo ”. Entre mer et mer, la terre y était aride et verdoyante, le relief plat et montagneux, les langues multiples et variées et le Moyen Age y côtoyait la modernité du siècle. Lieu de violents contrastes et d’âpres luttes, le mouvement ouvrier y avait cette curieuse particularité d’avoir entendu, au siècle précédent, la bonne parole portée par Fanelli, un Italien qui ne parlait pas la langue, député garibaldien de son état et néanmoins ami de Bakounine, qui, par extraordinaire, maladresse ou distraction, avait confondu les statuts de l’Internationale et ceux de l’Alliance pour la démocratie socialiste. Depuis, les exploités, qui devaient y trouver leur compte, s’étaient majoritairement rangés derrière le diable russe malgré tous les efforts d’un Lafargue qui ne paressa point pour les ramener vers le socialisme dit scientifique de son beau-père Marx. On chercha, au cours des ans, une explication à cet étrange entêtement. ...la suite


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Acculturation, formatage et marchandise

ON savait Jean-Claude Michéa philosophe et fin connaisseur de George Orwell. La réflexion critique qu’il nous livre ici sur la crise de l’Ecole républicaine et les conditions modernes de l’ignorance en atteste. Elle s’appuie assez largement sur le concept orwellien de “ common decency ”, à la fois “ sensibilité morale ” et “ sens commun ”, “ ce sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas ” . Selon Michéa, la destruction contemporaine de cette valeur socle de l’existence sociale est au cœur du “ dispositif théorique de l’économie politique ”, et elle l’est parce que, précisément, elle fait obstacle au “ jeu naturel ” du marché.

Tant que la “ religion du capital ”, dont parlait Lafargue, reposait sur son inégale application, l’utopie marchande s’auto-limitait et, en quelque sorte, s’accommodait de “ civilités – aussi bien anciennes que modernes – [qu’elle] était [elle-même], par nature, incapable d’édifier ” et qui, de par leur existence même, freinaient “ la vie innommable et les nuisances infinies ” qu’elle portait en elle. En se présentant comme la forme la plus rationnelle de résistance au mensonge idéologique, à la raison d’Etat et au règne de l’argent, la “ common decency ” avait bien cette valeur subversive qu’Orwell lui attribuait. ...la suite


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