Présentations

samedi 3 septembre 2016
par  ps
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SITUATION

2006

Le point de départ de cette brochure est une série d’articles publiés dans le Monde libertaire de 1958 à 1961. Par la suite, les éditions Publico m’ont proposé de les reprendre. Je les ai remaniés pour donner l’unité d’un texte suivi à un ensemble éparpillé sur trois années. La brochure est parue au printemps 1967 [1]

Relisant maintenant ce texte, je renonce à le remanier, sauf pour de légères retouches et une mise à jour des notes. Je ne le considère certes pas comme un classique intouchable, je sais bien que la terre a tourné, que des livres ont été écrits. Sans renier les idées exprimées ici, j’écrirais autre chose à présent, et sans doute autrement. Je préfère laisser à l’ensemble sa cohérence, et au lecteur le soin faire les prolongements pour ce qui l’intéresse.

La recherche de la cohérence était un des soucis de cette étude : voir comment se relient entre eux quelques thèmes essentiels de l’anarchisme, que je rencontrais isolés ou en opposition, et les connexions dégagées me semblent toujours acceptables. Ce projet allait de pair avec le choix d’étoffer l’argumentation en puisant dans des courants philosophiques et des travaux qui ne se situaient pas dans la sphère délimitée de l’anarchisme mais développaient, souvent sans référence à son fonds spécifique, des idées et des analyses qui s’inscrivaient dans sa logique. Cette exploration est à poursuivre à travers les apports plus récents ; d’autres l’ont menée et la mènent aujourd’hui dans leur optique. Alors que je puisais idées et stimulations chez Albert Camus, dans le surréalisme et l’existentialisme - sans ignorer les contradictions et les conflits qui traversaient ces influences – c’est plutôt du côté de Michel Foucault ou de Gilles Deleuze qu’une autre génération cherche du grain à moudre, en France comme en Allemagne, en Espagne ou e aux Etats-Unis. [2]

Dans les années où j’écrivais cette suite d’articles régnait dans le mouvement libertaire français une évidente frilosité, qui cherchait à préserver la tradition - en général appauvrie - des contaminations extérieures. Ce sectarisme, dans l’ensemble, a disparu. Les remises en cause et le brassage d’idées entraînés par l’ébullition de 68 y sont pour beaucoup. La diversification des initiatives, des centres d’études, de discussion et de diffusion, maintient l’ouverture. Les interférences sont devenues plus nombreuses - elles existaient à peine - entre ces groupes et le milieu universitaire. Et je n’oublie pas l’irruption de l’Internet, qui multiplie sans arrêt nos sources d’information, sur les contributions du présent et celles du passé. Le fait est que l’anarchisme est bien présent dans la toile, et que l’accès aux textes, aux publications et aux organisations n’est plus une course d’obstacles.

L’enjeu de ces papiers, c’était donc une mise en mouvement des idées, dans un va et vient entre le fond libertaire et les apports du présent. Entre « l’intérieur » et « l’extérieur » Entre hier et aujourd’hui. Mais si cette circulation maintenant est devenue bien plus fluide, il reste un obstacle que nous contournons difficilement. Même si des thématiques incontestablement libertaires surgissent dans la pensée contemporaine, les échanges demeurent inégaux ; la réflexion anarchiste proprement dite passe peu et mal dans les recherches et les travaux qui se développent ailleurs.

Le renouveau et le gain d’audience de la pensée anarchiste n’en sont pas moins incontestables. Ils ne résultent pas seulement, ni essentiellement, des travaux individuels ou des efforts militants. Ce sont d’abord les grands mouvements sociaux qui transforment les mentalités, qui libèrent et génèrent les idées nouvelles. Même si leurs effets ne se concrétisent que dans la durée, même si l’évolution des sociétés les infléchit, en renforce certaines, en déforme ou en freine d’autres. Et justement parce que cette dialectique de la vie des idées et du devenir social est bien complexe, il est utile de se rappeler que certaines des idées et formes d’action de mai 68 étaient en débat et maturation dans des réseaux restreints avant d’être activées dans le mouvement collectif.

1967

Ecrivant sur l’anarchisme, on a le choix entre deux perspectives : celle du passé, celle de l’avenir. La première conduit facilement à l’autopsie. L’évocation pittoresque de la période héroïque des « en-dehors » et des « bandits tragiques », l’examen clinique d’une fièvre juvénile, sinon infantile, du mouvement socialiste, trouvent souvent leur conclusion dans le certificat de décès. Ces dernières années, pourtant, les diagnostics ont perdu de leur assurance péremptoire. Si la mort présumée n’était qu’une hibernation ? On affirme toujours que l’anarchie est morte, mais on laisse à certains le droit de proclamer Vive l’anarchie ! « Car l’esprit libertaire demeure, une certaine conception du socialisme demeure. Et qui peuvent revendiquer leurs droits. » [3]

Adopter la perspective de l’avenir, ce n’est pas prophétiser ce que sera l’anarchisme demain, ni faire table rase du passé. C’est être préoccupé d’abord du devenir de l’anarchisme, dans les idées et dans les faits. Mon intention, dans cette brochure, n’est pas de faire un exposé historique. Si je me reporte aux formes d’action et de pensée à travers lesquelles l’anarchisme s’est exprimé et constitué, c’est pour mieux dégager ses tendances essentielles : ses orientations spontanées, ses images et thèmes moteurs, ses lignes d’évolution.

Je ne prétends pas envisager toutes les formes ni toutes les tendances de l’anarchisme. Je m’en tiens à ce qui me paraît fondamental. En même temps, je donne beaucoup d’importance aux liaisons, aux articulations, pour montrer comment un certain nombre d’idées, de pratiques, de méthodes, qui ont souvent été séparées sinon opposées par des « tendances » cristallisées sur des vérités partielles, sont en réalité complémentaires et indissociables.

C’est dire aussi que je fais peu de cas ici des « tendances » prises dans le sens de fractions [4]. Les idées libertaires se sont effectivement développées dans des expériences et des climats intellectuels différents ; les enfermer dans un système rigide serait les trahir et les stériliser. Mais il est indispensable, si nous voulons qu’elles vivent et qu’elles évoluent, que nous recherchions d’abord leur cohérence et leur cohésion. Non pas en les combinant tant bien que mal les unes avec les autres, mais en retrouvant leurs sources communes, en reconstruisant leurs filiations et leurs articulations à partir d’un fondement commun.

Il ne s’agit pas seulement de dégager les implications réciproques d’un certain nombre de thèmes et de lignes de réflexion, mais de voir aussi l’interdépendance des différents secteurs qu’ils découpent dans da réalité. Il s’agit de vérifier que les connexions des idées répondent à des relations de fait dans le monde où nous vivons.

Pour équilibrer cette ébauche d’un anarchisme qui concerne tout l’homme, il m’a fallu faire une part assez grande à l’implicite : rendre perceptibles, entre les formes qui se sont clairement exprimées dans la pratique et la théorie libertaires, des tendances sous-jacentes, permanentes, qu’en général on estompe au lieu de les expliciter. D’où les pages sur l’utopie, sur le mythe. J’ai tenu compte aussi des attitudes spontanées qui sont révélatrices d’un esprit libertaire à l’état naissant.

Sur le plan de la pensée réfléchie aussi, certains noeuds de problèmes n’ont pas été suffisamment explicités. Poussés par l’urgence des situations et les besoins de l’action au jour le jour, les anarchistes se sont plus préoccupés des applications pratiques, individuelles et sociales d’une philosophie de la liberté que de ses fondements théoriques. Les bases jetées par Proudhon, Stirner ou Bakounine n’ont guère été développées. On a cherché à adapter leurs formules plutôt qu’à retrouver et prolonger le mouvement de leur pensée. Pour indiquer les grands traits d’une philosophie de la liberté, j’ai emprunté des éléments aux courants de’ la pensée contemporaine qui ont fait de la liberté leur centre de valeur et de signification.

L’idée de liberté n’est pas une création spontanée. Certaines civilisations l’ont ignorée. Telle que nous la concevons actuellement, elle s’est forgée progressivement, suivant la transformation des sociétés, l’accroissement des connaissances et des moyens d’action sur le monde. En même temps que la liberté est devenue l’exigence majeure de la conscience moderne, il s’est créé autour d’elle un débat qui déborde la réflexion anarchiste, et celle ci ne peut rester vivace qu’à condition de participer à une discussion multiforme qui exprime les problèmes, les crises et les possibilités de la situation présente.

Cette brochure ne constitue qu’une tentative très parcellaire pour réintroduire l’anarchisme dans le courant des recherches contemporaines. Elle exprime plus une impulsion qu’une réalisation. Seul un travail collectif pourra concrétiser les lignes de recherche proposées ici.

(extrait de l’introduction de 1967)


[1Une traduction en espagnol, Formas y tendencias del anarchismo, a été publiée à Montevideo par Accion Directa en 1970, avec une introduction de Ruben G. Prieto. Elle a été reprise par Campo Abierto à Madrid en 1977, et puis en 1988 à Buenos Aires et Montevideo par Tupac Ediciones et Nordan Comunidad avec une préface d’Alfredo Errandonea. Dernière édition en 2004 par Nordan Comunidad, Montevideo.

[2J’avais de mon côté commencé à suivre cette piste dans « la révolution fragmentaire », /Dissidence/, n° 1, décembre 1974. - www.plusloin.org/plusloin/article.php3?id_article=57

[3Jean Maitron : Ravachol et les anarchistes, Gallimard 1992 (première édition Julliard, 1964)

[4Il persistait, dans ces années 50 et 60, une fixation sur les /tendances/ consacrées : socialisme (ou communisme) libertaire, anarcho-syndicalisme, individualisme. Ces compartiments ne reflétaient plus guère la vie des groupes et des publications, et constituaient plutôt un barrage idéologique (note de la réédition).


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