Les conseils ouvriers, une histoire méconnue...

jeudi 27 août 2015
par  ps
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LES conseils ouvriers sont apparus, en tant que forme d’organisation autonome du prolétariat en lutte, dès 1905 dans l’empire russe Mais c’est en Allemagne que s’est développée une théorie cohérente des conseils pendant les années de guerre et d’agitation révolutionnaire (1914-1923). Durant cette période, pratique et théorie cheminent côte à côte, et il est difficile de dire si ce sont les organisations conseillistes qui précèdent le concept qui les exprime ou l’inverse. Néanmoins, le communisme de gauche est difficilement séparable, quant à sa genèse, de l’évolution de l’opposition de gauche dans la social-démocratie allemande, puis dans la II Internationale. Car le rôle des conseils dans les révolutions de 1905-1907 et 1917 en Russie et de 1918 en Allemagne ne fit que confirmer, aux yeux des oppositionnels, les critiques adressées aux vieilles organisations ouvrières et la justesse des analyses de ceux qui, bien avant la" première guerre, proclamaient la nécessité d’une régénération du mouvement révolutionnaire.

Dès 1890, une opposition se manifeste au sein du parti social-démocrate d’Allemagne. « Die Junge » (les jeunes) s’élèvent contre le principe d’une direction toute - puissante (Führerprinzip) qui étouffe l’esprit révolutionnaire et mène au régime parlementaire. Ils affirment que la révolution est devenue un slogan clamé du haut de la tribune du Reichstag. Quelques années plus tard, une bataille de même nature se livre au sein de la centrale syndicale, qui aboutit à l’exclusion de ceux qui réclamaient une plus grande autonomie des organisations locales, les « localistes » (1897).

Mais, outre la critique d’origine anarchiste ou anarcho-syndicaliste, il y a en Allemagne un courant marxiste critique, et qui devait le rester, et dont l’activité théorique, dès le début du siècle, marque la naissance du futur communisme de gauche. Il s’agit des militants sociaux-démocrates regroupés autour de Rosa Luxembourg (« Linksradikalen » ou radicaux de gauche) et qui combattent avec acharnement la politique des dirigeants.

Rosa Luxembourg, forte de son expérience de la révolution russe de 1905-1907, est convaincue qu’il n’y a pas de distinction nette entre action politique et action économique. Les deux se rejoignent dans la grève de masses. Mais si elle reconnaît la bureaucratisation progressive du parti (étudiée avec beaucoup de rigueur par R. Michels en 1911 dans sa sociologie de la social-démocratie) et appelle de ses voeux une plus grande initiative des masses, elle ne projette aucune forme nouvelle ou différente d’organisation partisane.

Au contraire, Anton Pannekoek, qui appartient à la fois au cercle des radicaux de gauche allemands et hollandais, va jusqu’au bout de son opposition à la direction réformiste du SAPH (1), et, dès 1909, fonde, avec Herman Gorter et Henriette Roland-Holst, une organisation rivale : le parti socialiste de Hollande.

La nécessité de structures organisationnelles nouvelles et, en général, d’un renouveau de la théorie révolutionnaire se fait sentir plus brutalement pendant la première guerre mondiale. L’opposition de quelques militants internationalement connus se mue en un imposant courant qui veut couper les ponts avec la social-démocratie et les directions syndicales, après août 1914 et l’instauration d’une « paix civile » (« Burgfriede », équivalent de la « paix sacrée  » en France à la même époque). Dorénavant l’opposition cherchera à se regrouper et à imposer des conceptions nouvelles, à la lumière des événements révolutionnaires en Russie et en Allemagne.

Le spectre de la social-démocratie

La « paix civile » cristallise donc les radicaux de gauche en un certain nombre de fractions qui auront en commun le refus de collaborer avec le gouverne¬ment impérial et le patronat, l’appel à la paix immédiate sans conquêtes et sans annexions, et la volonté de renverser le régime. Mais, au-delà, de graves désaccords subsistent, décelables déjà avant la guerre. C’est ainsi que les uns (les spartakistes), dont Rosa Luxembourg est sans conteste le porte-parole idéologique, hésitent, par peur de « se couper des masses », à rompre entièrement avec les vieilles organisations. Cette position les conduit à se joindre à, l’aile gauche de la social-démocratie pour former un parti (l’U.S.P.D.), qui ni organisationnellement ni même idéologiquement n’innove réellement. Elle les conduit aussi à repousser le projet d’une nouvelle Interna¬tionale (que Lénine leur soumet à Zimmerwald dès 1915) et, plus tard, à fonder un parti communiste sur d’anciennes prémisses organisationnelles et tactiques.

L’autre aile des radicaux de gauche, et qui recrute dans les organisations de Brême, Hambourg, Dresde, rompt complètement avec le spectre de la social-démocratie et préconise un parti décentralisé, tout entier tourné vers l’action directe, débarrassé de la religion du chef, si caractéristique du socialisme allemand. Cette aile-là (2) ne réussira à s’individualiser organisationnelle-ment qu’en 1920, mais, dès 1916¬, 1917, elle élabore les principes qui deviendront ceux du communisme de gauche.

Il faut souligner cependant que, si, parmi les radicaux de gauche, il y avait des militants qui con-damnaient l’idée même d’une forme partisane, comme le groupe réuni autour du journal berlinois Lichtstrahlen, le noyau des futurs communistes de conseils ne remet pas encore en question la structure de parti. Par contre, ils sont partisans enthousiastes des « organisations d’usine », apparues spontanément au cours des grèves (dures, car ayant contre elles la coalition : syndicats - autorités militaires) qui, d’emblée, balayent dans l’entreprise les organisations syndicales et dépassent les revendications salariales pour entamer la lutte politique.

Après la révolution de novembre 1918, les deux fractions de gauche se rejoignent pour fonder le parti communiste d’Allemagne (K.P.D.). Réunion de courte durée, explicable par une situation qui nourrit les espoirs révolutionnaires. Dès le congrès constitutif de décembre 1918. les contradictions éclatent. Trois divergences fondamentales séparent les uns des autres : le problème de l’organisation (centralisée ou décentralisée), de la participation à la Constituante (et donc à l’institution parlementaire), celui des syndicats (faut-il entrer dans les syndicats existants ou construire d e s organisations entièrement nouvelles, voire inédites ?).

La droite du parti (Luxembourg, Jogiches, Radek) reprend l’héritage de la social-démocratie : son organisation centralisée, sa tactique parlementaire. Elle s’insérera parfaitement dans la III’ Internationale. Les extrémistes (désormais connus sous le nom de « Linkskommunisten », ou communistes de gauche) veulent un parti sans centralisme, sans tactique d’alliances et sans jeu parlementaire, bref un « pur » parti communiste entièrement tendu vers l’objectif révolutionnaire. Bien que majoritaires, ils sont exclus en octobre 1919 et fondent, en avril 1920. le K.A.P.D. (parti ouvrier communiste d’Allemagne).

Parallèlement. et tout au long de l’année 1919, se constituent des unions ouvrières s’articulant sur des comités d’usine (« Betriebsorganisationen ») En février 1920, ils se rassemblent en une organisation centrale : l’Union générale ouvrière d’Allemagne (A.A.U.D.).

Alors que I’A.A.U.D. organise les salariés sur leurs lieux de travail et vise à détruire le capitalisme par l’action directe pour ériger une république des conseils, le K.A.P.D. est censé figurer l’avant-garde la plus radicale et fixe la politique à long terme de l’Union. En réalité, dans la pratique, l’A.A.U.D. constitue un appendice syndical du K.A.P.D.

1919-1921 représente la grande époque de l’unionisme, et en 1920 on compte jusqu’à 100 000 adhérents de l’A.A.U.D. Mais très vite l’organisation s’étiole, d’une part, à cause des courants centrifuges, d’autre part, par suite de la situation dans le pays (inflation, chômage, échec de l’ « action » de mars 1921, dans laquelle les communistes de gauche ont joué un rôle très important). En octobre 1921, la tendance « unitariste » s’érige en organisation distincte : l’A.A.U.D.-E. (3). Le théoricien de cette nouvelle Union est sans conteste Otto Rühle qui s’oppose à l’emprise du K.A.P.D. sur l’A.A.U.D. et, en général, à, la dualité parti-uniôn ouvrière. Le combat, selon lui, doit être mené par une structure unitaire : ni parti ni syndicat, ou plutôt les deux à la fois, fondée sur des principes anti-autoritaires de façon à sauvegarder l’autonomie des organisations de base et leur spontanéité.

Le K.A.P.D., quant à lui, est fortement influencé par les idées de Gorter et de Pannekoek qui en inspirent le programme. Il se veut un parti de communistes confirmés et compte plus sur la qualité que sur la quantité de ses militants. Rejetant la participation parlementaire, l’ « entrisme » dans les syndicats, le nouveau parti proclame l’importance du facteur subjectif dans la marche à la révolution. Mais, pas plus que I’A.A.0 D., ce n’est une organisation décentralisée. Fort de quelque quarante mille membres à ses débuts, il décline, comme les autres organisations communistes de gauche après 1921. Ses démêlés avec Moscou ne contribuèrent pas peu à ses difficultés. Lénine condamne les « gauchistes » dès l’automne 1919, puis dans son pamphlet : la Maladie infantile du communisme. Le gauchisme (1920), pour leur refus de participer au Parlement et aux syndicats. En 1921, ils se trouvent obligés de quitter la III’ Internationale et, après 1923, seront plus remarquables par leur activité théorique que par leur ancrage dans le prolétariat.

Après 1933, c’est, évidemment, hors de l’Allemagne que l’idée des conseils continuera à être défendue et développée. Divers groupes se maintiendront en Hollande (le G.I.C. : Groupe des communistes internationaux), aux Etats-Unis (les Councils communists, qui publieront des revues théoriques jusqu’en 1943), puis en France, après la dernière guerre surtout : Socialisme ou Barbarie de 1949 à 1967 ; et Informations Correspondance Ouvrières, fondé en 1958). Depuis mai 1968, d’innombrables cercles et groupes se réclament de la tradition des conseils, qui commence à émerger de l’ombre dans laquelle elle a été systématiquement confinée par le communisme officiel pendant un demi-siècle

RICHARD GOMBIN.

le Monde 19 juillet 1973

* Richard Gombin a publié, en 1971, Les Origines du gauchisme, au Seuil, 192 p., 5,30 F.

(1) Parti ouvrier socialiste de Hol¬lande.

(2) Connue sous l’étiquette e Socia¬listes internationaux d’Allemagne » puis « Communistes internationaux d’Allemagne ».

(3) Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands - Einheitsorganisa¬tion : Union générale ouvrière