Gustav Landauer et la régénération sociale

mercredi 11 avril 2012
par  ps
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RECHERCHES LIBERTAIRES

Dans l’étude consacrée par Gilbert Badia aux < Spartakistes », on chercherait en vain le nom de Gustav Landauer. Sans doute, l’anarchiste Landauer ne faisait pas partie de la fraction du Parti socialiste indépendant qui avait créé en 1918 le Parti communiste allemand, et qui retient toute l’attention de Badia. Il n’en reste pas moins que dans un livre consacré à « l’Allemagne en révolution », on pouvait consacrer moins de place aux démêlés partisans, et plus de détails au déroulement réel de la révolution à travers le pays.

Landauer avait pris une part active à la « République des conseils » de Bavière, Le 2 mai 1919, il a été massacré, à 49 ans, par les « Corps francs » venant « rétablir l’ordre » à Munich. Un autre anarchiste avait été, au cours de cette expérience vite noyée dans le sang, à côté de Landauer : le poète Erich Mühsam assassiné en 1934 par les nazis dans un camp de concentration, comme bien d’autres parmi nos camarades allemands.


LA REVOLUTION ME REND MES FORCES

Gustav Landauer, militant socialiste passé à l’anarchisme, animateur du journal « Der Sozialist », était un écrivain d’une fine sensibilité, d’une profonde culture. Deux de ses livres ont été récemment réédités en Allemagne par une maison d’édition sans attaches avec le mouvement libertaire. Il s’agit d’un recueil de lettres écrites pendant la Révolution française, réunies et présentées par Landauer (« Briefe aus der französischen Revolution », 1961) et d’une série d’études sur Shakespeare (1962) (2). Et si cette dernière œuvre a gardé sa valeur sur le plan de l’histoire littéraire, comme l’autre sur le plan de l’histoire politique, elle présente pour nous un intérêt tout particulier. L’analyse du théâtre de Shakespeare y est conduite suivant le thème de la liberté. « La liberté dans l’humain, le privé, et surtout dans la relation, qui est le problème constant de Shakespeare, entre l’instinct et l’esprit. La liberté par rapport à toute formule, toute convention de nature théorique et morale ».

Sa réflexion sur Shakespeare, il la poursuit en pleine révolution. Le 26 décembre 1918, il écrit : « Si je garde des forces, le Shakespeare sera bientôt fini, malgré l’actualité. Car personne ne me fortifie comme lui en ce temps-ci ». Et encore, le I1 janvier 1919 : « Il en va ainsi, que la révolution m’a rendu la fraîcheur et la force de travail dont j’ai besoin pour ce travail ; mais que ces deux derniers mois, et aussi pour les prochains temps, la révolution m’a pris le temps d’y travailler ».

En fait, c’est toute une philosophie de la vie, de la liberté, de la culture que nous propose Landauer. Et si nous citons ces remarques, c’est parce qu’il n’a jamais séparé sa vie de sa pensée ni sa conception de la révolution d’une réflexion originale sur les civilisations humaines. Le meilleur exemple en est donne par le livre court, mais très dense, sur la révolution, « Die Revolution » (3), écrit en 1907 à la demande de son ami Martin Buber, philosophe personnaliste mort l’année dernière en Israël. (C’est Buber aussi qui a continué, après !a mort de Landauer, à réunir et à publier ses écrits et ses lettres. II lui a consacré un chapitre de son essai sur le « socialisme utopique »(4), à la suite de Proudhon et de Kropotkine).

Landauer se rangeait lui-même dans la catégorie du socialisme utopique. Il entendait par là que la révolution ne pouvait être la conséquence inéluctable de conditions scientifiquement déterminées, mais qu’elle concrétisait l’élan libérateur d’un peuple, élan imprévisible, flambée d’enthousiasme et d’esprit unifiant, surgi des profondeurs de la vie sociale.

LIBERATION OU CREATION ?

« La révolution n’était pas pour le penseur et visionnaire Landauer un moyen de satisfaire des besoins personnels de puissance, écrit Rudolf Rocker, qui a été son continuateur direct. Elle signifiait pour lui la venue du printemps, la force originelle, bouillonnante et insaisissable, qui libère du chaos de nouvelles formes d’existence ; l’esprit, qui doit de nouveau soulever les hommes pour les délivrer du marécage de la corruption spirituelle et des concepts morts que n’effleure plus aucun souffle de vie ».

Conception lyrique, romantique même ? Sans doute. Mais ce romantisme fait partie intégrante de l’anarchisme. Il ne s’accompagne chez Landauer d’aucune illusion sur les possibilités réelles, d’aucune attente passive. Nous sommes, dit-il, depuis la Réforme dans le temps de la révolution, et notre siècle plus qu’aucun autre est un temps de transition, de passage, vers une vraie civilisation humaine. Chaque révolution fait triompher une partie de l’utopie, de l’impossible qu’elle porte, mais une partie seulement. Contre le nouvel "ordre" qui s’installe, une nouvelle utopie se lève, qu’une nouvelle révolution réalisera en partie. Nous restons pris dans la chaîne des révolutions. Aucune révolution n’atteint son but, mais chacune ranime les forces, l’esprit unifiant et créateur.

Toute révolution est essentiellement négative : elle brise les carcans, les formes vieillies, les structures oppressives qui étouffent la vie. Elle libère les forces neuves, donne libre cours aux formes authentiques de la vie en commun. En cela, la révolution est créatrice. Encore faut-il que les formes de vie nouvelle soient préparées, prêtes à s’étendre et à proliférer. Révolution, pour Landauer, signifie accouchement bien plus que conception. Après Proudhon, après Kropotkine dont il a traduit « L’Ent’raide » en allemand, il se fonde ici sur une idée fondamentale de l’anarchisme : l’opposition entre l’Etat et la société. Organisation parasitaire, l’Etat exploite et canalise la vie sociale, l’effort collectif pour répondre aux besoins de toute sorte, dans un but qui sert les intérêts d’une minorité. En même temps, par sa centralisation, sa hiérarchie, ses techniques de conditionnement et de corruption, l’Etat paralyse et atrophie la spontanéité des individus et des collectivités, détruit leurs capacités d’initiative et d’autodétermination.


ANARCHISME DE RUPTURE
ET ANARCHISME DE DEVELOPPEMENT

Loin de résider uniquement dans la pression extérieure. l’Etat s’intériorise en chacun, devient réalité morale : c’est un type de relations d’homme à homme, servilité, domination, méfiance, incapacité d’action autonome, peur de la liberté et solitude. Détruire l’Etat, pour Landauer, c’est développer dès aujourd’hui d’autres formes de relations, de coexistence. C’est rendre à la vie sociale, en dehors de l’Etat et contre l’Etat, sa mobilité et sa force de liaison.

Le renouvellement de la société par le renouvellement de son tissu cellulaire, telle est l’idée-clé du « socialisme utopique » que représente Landauer. L’anarcho-syndicalisme, les tentatives coopératives l’ont incarnée. Qu’on ne parle pas trop vite de réformisme : celui-ci implique l’aménagement de « l’ordre établi » par l’intermédiaire de l’Etat. Mais on rejoint ici un débat fondamental, l’opposition entre un anarchisme de développement et un anarchisme de rupture, ce dernier refusant d’admettre qu’un tissu cellulaire puisse se développer dans un organisme malade, et n’attribuant de force créatrice qu’à l’action déclenchée en période révolutionnaire. A quoi les tenants du développement répondent que l’enthousiasme révolutionnaire retombe vite, que seul un réseau déjà formé d’organisations libertaires peut éviter le retour offensif de l’appareil d’Etat. Que, surtout, il est grand besoin d’hommes préparés à l’initiative, à l’action solidaire, à la gestion collective. D’hommes capables d’autres relations qu’étatiques.

Le débat est ancien, et la solution est sans doute dans la conciliation, toujours relative et critique, des deux hypothèses. Evolution et révolution sont complémentaires. Les éléments donnés ici sont insuffisants pour reprendre la discussion, et nous essayerons de les étoffer en présentant des textes de Landauer. Rien n’éclaire plus un thème que de le situer dans l’unité d’une pensée qui a largement développé ses implications, et la pensée de Landauer, qui constitue un apport riche et original à l’anarchisme, reste presque complètement ignorée en France (5).

Enfin, la vie même de Landauer prouve, par son engagement dans l’expérience des conseils, l’unité profonde qui existe entre l’anarchisme de rupture et l’anarchisme de développement, pour peu qu’on quitte les formulations superficielles.

René FORAIN

(1) "Les Spartakistes", Julliard, collection Archives, 1966.

(2) Rütten & Loening Verlag, Hamburg.

(3) Rütten & Loening, Francfort, collection “Die Gesellschaft” (1907). Traduit récemment en espagnol.

(4) « Pfade in Utopia”, Verlag Lambert Schneider, Heidelberg, 1950. Existe en traduction anglaise. [Ajout à la relecture : Martin Buber, "Utopie et socialisme", traduit par Paul Corset et François Girard, préface d’Emmanuel Lévinas, Aubier Montaigne, 1977.]

(5) Les « Cahiers du socialisme libertaire » ont publié en juin 1959 un article de Helmut Rudiger sur Landauer.


Cet article est paru dans le numéro de septembre-octobre 1966 du "Monde libertaire"