Introduction

mercredi 13 janvier 2010
par  ps
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Un des phénomènes les plus importants de la vie sociale actuelle, au moins dans les pays fortement industrialisés, c’est l’irruption d’un ensemble de "luttes de libération" qui concernent des fractions parfois limitées de la population et des secteurs précis de la vie quotidienne. Elles se caractérisent à la fois par leur tendance à la dispersion et par la fréquence des recoupements informels qui viennent compenser en partie cette dispersion. Leur impact est certain, elles mobilisent facilement, et leurs zones d’influence dépassent largement le champ d’action des groupes constitués. Pourtant, si leur visée et leur portée révolutionnaire sont affirmées par beaucoup de ceux qu’elles engagent activement, cette "qualification" n’est pas forcément reconnue par les techniciens et les professionnels de la révolution (immédiate ou différée).

Des prises en considération tactiques s’amorcent. Les partis de gauche commencent à entrevoir dans le magma une clientèle potentielle et, puisque certaines de ces critiques et revendications se diffusent, ils les infiltrent prudemment dans leurs programmes, avec la prétention, en même temps, de remettre ces luttes parcellaires à leur juste place (... à la périphérie) dans la stratégie globale. Les gauchistes pêchent volontiers dans ces remous, mais les plus radicaux-critiques décrètent que ces luttes partielles sont vouées à la récupération à très court terme puisqu’elles contribuent à la survie du système capitaliste en introduisant des aménagements et des colmatages dans une vie quotidienne qui, du coup, n’est plus aussi intolérable qu’elle devrait l’être.

Mon propos n’est pas de peser soigneusement le pour et le contre, mais de dégager un peu plus clairement les tenants et aboutissants de comportements et de modes d’intervention qui se présentent, à première vue, comme anti-autoritaires et se donnent pour but la réalisation de libertés précises, insérées concrètement dans la vie quotidienne : libre disposition de leur corps par les femmes, les jeunes et les minorités sexuelles, mise en cause de tous les enfermements (famille, école, usine, asile, hôpital, caserne, prison), libre usage d’une langue et d’une culture minoritaires, droit à un environnement et une nourriture non pollués, etc...

L’appréciation correcte de ces luttes anti-autoritaires est une priorité pour toute tentative de théorisation libertaire, si l’on considère l’anarchisme comme une composante des luttes sociales réelles et non comme une stratégie préfabriquée à imposer coûte que coûte (opération vouée de toute manière à l’échec et menant à la démission sous prétexte de la passivité des masses ou de l’immaturité des temps).

On peut partir des constatations les plus simples : un anarchiste moyennement informé n’a pas à attendre l’illumination soudaine pour découvrir les luttes "spécifiques". Tout d’abord, ce genre de remous agite toujours quelques anars, même si l’on tient compte du pourcentage habituel d’erreurs et du fait que certains vont se fourvoyer dans des compagnies invraisemblables, la présence de libertaires dans tous les secteurs de ces luttes (et sans ordre de mission dans leur poche) est un indice à ne pas négliger.

Un autre indice est fourni par l’expérience du mouvement libertaire ; tous les combats fragmentaires dont il est question ici ont déjà été menés, dès le début du siècle et même avant, par des gens qui se rattachaient explicitement à un courant anarchiste. En guise de rappel, je copie un bout de la table des matières de l’HISTOIRE DU MOUVEMENT ANARCHISTE EN FRANCE (Jean Maîtron, 1951) en ajoutant des parenthèses explicatives .

Période concernée : 1894 à 1914.

"Chapitre III - La dispersion des tendances

A - Les anarchistes et la question de la population (le "néo-malthusianisme" : la limitation des naissances )

B - Les anarchistes et l’enseignement (la pédagogie non-autoritaire, les maisons pour enfants, etc...)

C - Les anarchistes et le mouvement coopératif

D - Les anarchistes et l’antimilitarisme

E - Les anarchistes et le retour à des formes de vie primitive (le retour à la nature, les végétariens, la désertion de la "civilisation avec ses usines et ses bureaux, ses agglomérations tentaculaires, ses logements étriqués sans soleil et sans air", les "sauvagistes", les "nomadistes").

Chapitre IV - Milieux libres (les expériences communautaires)".

Il faudrait encore ajouter l’importance de la "question sexuelle" et de "l’amour libre", les attaques constantes contre l’appareil judiciaire, la vie en marge poussée jusqu’à l’illégalisme, etc ... Il n’est pas très utile de relever que cette agitation diversifiée a été le fait de la "dispersion" et de courants "individualistes" plus que du mouvement "organisé" (anarcho-syndicaliste, anarchiste-communiste). L’expérience actuelle appelle plutôt à une révision des compartimentations figées, et les "organisationnels" se laissaient d’ailleurs souvent contaminer par les thèmes individualistes (quotidiennistes, dirait-on maintenant).

La référence à la tradition anarchiste (théorique, pratique) joue donc dans un double sens : elle apporte une grille de lecture pour expliciter les implications libertaires des luttes actuelles ; elle incite à remanier les "grilles", à modifier à partir des pratiques actuelles notre perception des constantes et des cohérences libertaires.


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