Vents de terre

samedi 9 janvier 2010
par  ps
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Il était arrivé un dimanche matin, sous un ciel gris. Il s’était assis sur la place, au pied du chêne, en face de l’église. Il avait l’air d’un vagabond, ou, plutôt, avec sa longue barbe blanche et ses longs cheveux, il ressemblait à un barde échappé de nos vieilles légendes bretonnes. Quand les cloches se mirent à sonner, tout le village sortit pour aller prier dans la maison de Dieu. On ne se salue pas trop dans ce pays, du moins pas d’une chaleur ostensible mais hypocrite. La chaleur était celle qui nous réunissait autour des foyers de nos cheminées. De toute façon, on se connaissait tous ici. On dit même que dans notre langue le mot « bonjour » n’existait pas, qu’il était inutile puisque nous considérions ne jamais nous séparer. Ainsi ne fallait-il pas s’étonner qu’en croisant l’étranger, c’est d’un regard furtif appuyé d’un silence viril que les hommes le saluaient. De plus, le recteur s’apprêtait à chanter la messe. Et le Dieu éternel n’a pas le temps attendre !

Le chant de l’introït s’élevait déjà vers la fière charpente de l’église quand le portail s’ouvrit de son noble grincement : c’était l’inconnu qui entrait. Il prit place au dernier banc, tout au fond et, comme il se devait, il se mit à genoux. Même s’il s’abstint de communier, on vît qu’il connaissait les rites de l’office : ce n’était pas un païen, Bennoz Doué (Dieu Merci) ! Mais, comme il fut le dernier entré, il fut le premier sorti. Il était revenu sur la place, sous le vieil arbre. Tandis que quelques hommes restaient à discuter sur le parvis, les femmes s’en retournèrent dans leur maison entretenir le feu et préparer le repas dominical. Les enfants jouaient entre eux des jeux spontanés mais courts car très vite ils rejoignirent leurs parents. Puis la place du village redevint déserte. Seul y demeurait l’homme.

Quand arriva l’heure du repas, après que les cloches eurent sonné l’Angélus, une porte d’une maison s’ouvrit. Un enfant en sortit, tenant avec précaution une assiette encore fumante. Une bouteille de gwin ru dépassait largement de la poche de son pantalon. Il s’approcha d’un pas mesuré de l’inconnu. A la fenêtre de la maison, on devinait plusieurs paires d’yeux qui surveillaient l’opération. Arrivé à sa hauteur, l’enfant tendit le plat au vieil homme. Celui-ci fixait d’abord le regard juvénile, puis, sans précipitation, il se saisit de la généreuse offrande. Il fit de même avec la bouteille qu’il posa à ses pieds. Il avait entamé ce repas providentiel tandis que le petit bonhomme était resté planté devant lui. Après un bref silence, avec la franchise et la fraîcheur que permettent encore ses jeunes années, l’enfant posa sans ambages cette brève question : « piou out ? » (qui es-tu ?). L’homme n’en fut pas troublé. Bien qu’il répondit en français, il devait l’avoir comprise :

-  Je suis un voyageur.

-  D’où viens-tu ? poursuivit le garçon avec le même aplomb.

Cette question, pourtant évidente, semblait avoir perturbé l’étranger. Il posa alors l’assiette à terre et répondit gravement : « Peu importe. Je ne sais plus d’où je viens... mais je sais où je vais… » Il prononça ces derniers mots presque à mi-voix tout en esquissant un timide sourire. Il avait levé les yeux vers le ciel. Puis les ayant remis dans le regard de l’enfant, il se laissa aller à quelques phrases mystérieuses pour en dire un peu plus de son histoire. Des paroles étranges que seules, peut-être, des oreilles enfantines peuvent recevoir : « Je suis un voyageur qui s’en revient en sa terre. Longtemps, j’ai guetté les vents. A peine étais-je plus âgé que toi, je m’en suis allé, poussé par les vents. Il y a tant de vents, tant de vents différents. De bons vents qui me firent découvrir de belles choses. Mais il existe aussi des vents mauvais. Des vents mauvais qui m’ont écarté du vrai chemin. » A cette phrase, il regardait maintenant le sol. Puis, ayant relevé la tête, il continua d’un ton presque sentencieux : « Nous sommes tous des marins. Des marins de terre. Nous devons trouver les bons vents. » Le gamin écoutait ces paroles avec une attention appliquée. Du coté de sa maison, la fenêtre s’ouvrit et la voix maternelle lança son prénom, l’enjoignant de revenir. Le vieillard conclut alors : « An avel, mon petit, ne l’oublie pas : le vent. Cherche le vent, le bon vent, accroche-toi à lui et tu seras libre. » L’enfant obéissant fit alors demi-tour et d’un pas pressé, il se dirigea vers sa maison. A mi-chemin, il s’arrêta un instant et posa un dernier regard sur le guetteur de vent.

La bise s’était levée.

Les années avaient passé. L’enfant était devenu adolescent. Pour le lycée, il avait rejoint la grande ville et pour ses études universitaires, il dût se rendre dans la capitale de la France. Durant ces années, il avait été bon élève, non pas brillant, mais dans une moyenne suffisante pour passer une scolarité sans accrocs qui lui permit de décrocher sans trop de difficultés, malgré la crise qui s’éternisait, un honorable emploi. Celui-ci l’installait définitivement à Paris ce qui ne semblait pas trop affecter l’adulte qu’il se devait dorénavant d’être. S’il avait revu son pays pour les vacances, c’était pour constater que le village de son enfance se vidait : les vieux remplissaient les cimetières et les jeunes remplissaient les trains munis d’un aller simple pour travailler ailleurs. Les façades des maisons décrépissaient ; d’autres étaient rafraîchies de peintures vives quand elles devenaient résidences secondaires de quelques rares touristes anglais ou allemands fortunés. Quand le père et la mère eurent été fauchés par l’Ankou (la Mort, dans l’imaginaire breton), les frères et sœurs, éparpillés dans le vaste monde, avaient décidé de vendre la maison. Celle-ci ne trouvant pas d’acquéreurs, elle dépérissait avec l’apparente résignation des vieux qui restaient encore au village. Elle fût oubliée autant que les frères et sœurs séparés s’oublièrent. Le temps était donc là où notre petit villageois était devenu un bourgeois parisien. Et c’était bien ainsi. Son travail, ses amis, ses ambitions étaient dorénavant ici. Il vivait ! Comme des millions de parisiens, des milliards de terriens, des centaines de milliards d’humains, il vivait. Même si, quelques fois, on le surprenait à avoir le regard perdu dans le vide : « alors, mon gars, encore dans la lune ? », il revenait aussitôt sur terre et rejoignait les futiles préoccupations de ces congénères. Quand bien même, il passait pour un taciturne, muré dans un silence à peine troublé de rires polis et de paroles convenues : « tête de breton, tête de cochon ! » prétextait-on de cette mythique maxime appelant des origines presque mythologiques qui eurent voulu que les hommes fussent différents. Car les hommes ne sont pas différents : tous aspirent à satisfaire le même implacable constat : ils vivent ! Ainsi tous, telles des fourmis écervelées, conditionnées par on ne sait quelle contrainte biologique dénuée de tout sens mystique, ils courent ou tombent, mangent ou s’affament, se battent ou se débattent, s’enrichissent encore en peu ou s’appauvrissent encore plus, construisent un monde meilleur ici et le détruisent là-bas. Parfois, disent-ils, ils s’aiment. Souvent ils rient. Toujours, ils pleurent. Ainsi, lui comme les autres, tous vivent ! Car les hommes ne sont pas différents.

« Après une page de publicité, la météo… » C’est très bien, on saura comment s’habiller. « L’automne est bien installé en France aujourd’hui. En d’autres mots, il pleuvra sur toutes les régions et Paris sera bien arrosé » Très bien, c’est l’imperméable qui s’impose. En effet, la pluie n’aura cessé durant toute la journée. Même en fuyant du bureau pour foncer dans les boyaux du métro, on ne pouvait pas échapper à une pluie grasse et glacée telle que le ciel parisien sait en pleurer. L’imperméable, bien utile, était trempé quand notre homme surgit de la rue pluvieuse dans la brume du bar pour y retrouver ses amis. Ceux-ci l’accueillirent de cette sentence lourde comme la pluie d’ici : « alors le Breton, tu devrais aimer ça ! » Lui ne répondit que d’un condescendant clignement de paupière tout en serrant négligemment quelques mains. Il avait maintenant atteint ce qu’on appelle un âge mûr, celui qui, s’il paraît ferme et rassurant, est aussi celui qui précède le pourrissement et la chute. Son tempérament déjà réservé semblait s’être durci en indifférence, en tout cas en distance aux choses futiles qui enivrent les jeunes et causent des gueules de bois aux plus âgés. Que ce soit dans son travail ou auprès de ses amis, sa présence, bien qu’appréciée, s’engonçait dans un silence de plus en plus profond. Et si ce silence cachait vraiment un secret ? Cet homme à l’air si différent… Il restait d’ailleurs de moins en moins longtemps en cette apparente amicale compagnie. Ce jour, il se hâtait même de terminer son verre et déjà se levait. Ses amis le piquaient alors affectueusement : « tu pars déjà, sous cette pluie ?

- il aime ça, le Breton » le narguait l’un d’eux. Et pour bien appuyer cette pointe d’esprit déjà pesante, un autre en empilait : « eh, marin, si tu veux mieux en profiter, attends au moins le vent… » Tous saluèrent cet épais trait d’humour d’un rire complice. A ces mots, lui s’arrêta dans son élan. Il demeura un instant ainsi puis se retourna calmement. Il avait sur ses lèvres un sourire ravi mais étrange. Ses amis, qui avaient d’abord cru le vexer, lui qui avait toujours complaisamment encaissé ces innocentes railleries, voulurent trouver en ce sourire, une participation à ces amusements soudain douteux. Pourtant, tous s’étaient maintenant tus. Pour tromper la stupeur, certains se risquèrent à quelques paroles légères pour rappeler l’esprit de camaraderie. Mais, pour toute réponse, de ses yeux grands ouverts, il balayait la familière assistance. Son sourire n’avait pas fléchi. Le sentiment de gêne non plus. Puis il se retourna avec la même lenteur, presque avec grâce, et se dirigea vers la porte. Il l’ouvrit et demeura un instant dans son embrasure. Un air humide en profitait pour se mêler à la l’atmosphère enfumée du bar. Quelques clients râlaient, déjà saisis de cette fraîche moiteur. Il ferma la porte sans bruit. On devinait encore sa silhouette à travers la vitre embuée, puis il disparut.

On ne le revit jamais.

Il n’est pas mort, non. On dit qu’il était parti, presque du jour au lendemain. On dit l’avoir revu errant dans les Monts d’Arées, en Bretagne, par jours de grands vents. On dit que sa petite maison natale a quelque fois fenêtres ouvertes. Ouvertes sur la place de son village, ouvertes à tous les vents. On dit qu’il aimait à parler aux enfants.

Puis il mourut. De son ventre de terre poussèrent des ajoncs, battus par les vents.

Là où repose un homme libre, sa dépouille ensemence la terre de liberté. Peut-être sont-ce ces morts qui soufflent de la terre le vent de liberté qui nous fait respirer, la bise qui nous fait aimer, les tempêtes qui font chavirer la raison des plus sages…