Après la Seconde Guerre mondiale

jeudi 7 janvier 2010
par  ps
popularité : 41%

Le regroupement libertaire après la Seconde Guerre mondiale, la FFS, le livre de Rudolf Rocker

La suppression de l’Armée rouge de la Ruhr et la répression par les nazis détruisirent l’anarcho-syndicalisme allemand. Après la Seconde Guerre mondiale, il était impossible pour les libertaires survivants et les militants de retour d’exil de le rétablir. Les années 1950 et 1960 virent apparaître quelques petits groupes comme le Groupe international de Bakounine, le Groupe Action directe anarchiste non violent à Hanovre, ou bien un groupe à Mühlheim autour du vieux militant anarcho-syndicaliste Willy Huppertz. Celui-ci publia de 1947 à 1978 le journal Befreiung (Libération) qui tira jusqu‘à 1 500 exemplaires, mais il resta méfiant envers les jeunes étudiants libertaires d‘après 1968.
L’organisation la plus importante fut la Föderation Freiheitlicher Sozialisten (FFS, Fédération des socialistes libres), fondée en 1947. En 1950, elle avait 150 membres répartis dans 30 groupes, puis seulement quelques groupes jusqu’en 1959-1960. Il s‘agissait d‘un rassemblement de vieux militants de la FAUD des années 1920, aidés par Helmut Rüdiger en Suède et Rudolf Rocker à New York. Ils réussirent à organiser la diffusion de l‘ouvrage le plus important de Rudolf Rocker, Nationalismus und Kultur (Nationalisme et culture), paru en 1949 pour la première fois en langue allemande. On peut dire que ce livre fut le livre le plus important écrit par un libertaire en langue allemande. Rocker y écrit que, dans toute l’histoire, les plus grandes créations culturelles ont eu lieu à des époques où il y avait un mélange de langues, de peuples et de nationalités, tandis que les phases de nationalisme rigide furent en même temps les époques les moins culturelles et les plus brutales de l’humanité [1].

Rocker élabora aussi une brochure de conseils pratiques pour les militants de la FFS, Zur Betrachtung der Lage in Deutschland (En considérant la situation en Allemagne). Il proposait aux libertaires de faire de la propagande pour le fédéralisme contre le centralisme. Il leur proposait aussi de participer aux élections municipales pour aider à la reconstruction du pays en montrant aux gens des exemples positifs, parce qu‘ils souffraient de la faim et n’étaient pas intéressés par les idées anarchistes après la guerre. Rocker fut alors attaqué par Willy Huppertz qui le considérait comme réformiste. Et la participation des libertaires aux élections municipales fut un échec.
Les militants les plus importants de la FFS furent Fritz Linow, qui dirigea le journal Die freie Gesellschaft (La Sociéte libre) avec 2 000 exemplaires entre 1949 et 1953, et Gretel Leinau qui joua le rôle de secrétaire coordinatrice entre les militants et les groupes.
Les relations avec le Parti communiste furent conflictuelles à cause de l‘expérience espagnole et parce que l‘on avait appris le calvaire de Zenzl Mühsam, l‘épouse d‘Erich Mühsam, dans les camps de détention en Russie soviétique. En Allemagne de l’Est, les libertaires choisirent trois voies différentes : la première, l‘opposition ouverte, qui fut supprimée par les communistes du SED, tel Willi Jelinek, qui mourut dans la prison de Bautzen ; la deuxième, incarnée par Rudolf Michaelis, qui fut membre du parti, mais voulait influencer les communistes par des idées libertaires : ce fut un échec et Michaelis dut rédiger une thèse condamnant l’anarchisme ; et la troisième, représentée par des libertaires de la FAUD d‘avant-guerre qui devinrent de vrais communistes sans regret dans les rangs du SED après la Seconde Guerre mondiale, oubliant l’anarchisme de leur jeunesse [2].

Le néo-anarchisme après 1968, le congrès du Kronstadt 1971 à Berlin, les groupes armés

Le mouvement étudiant des années 1968-1969 avait des pratiques antiautoritaires, mais les idées et débats restaient la plupart du temps marxistes. Ainsi, le néo-anarchisme de langue allemande après 1968 commença avec la critique libertaire du marxisme, aussi bien de l‘École de Francfort que des communistes de conseils, et plus tard la critique des partis staliniens ou maoïstes. Rudi Dutschke (1940-1979), le militant le plus populaire, introduisit la tradition libertaire dans le mouvement progressiste, mais il restait marxiste. Daniel Cohn-Bendit, après son expulsion de France, opta avec Joschka Fischer pour un groupe spontanéiste, la Revolutionärer Kampf (Lutte révolutionnaire) à la manière « opéraïste » italienne (Lotta continua). Ce groupe ne put choisir entre le marxisme et l‘anarchisme car il avait des pratiques autoritaires comme la surveillance par ses cadres de ses militants qui travaillaient en usine.
En 1968-1969 on réédita pour de nouveaux lecteurs des écrits libertaires comme L’Histoire du mouvement makhnoviste d‘Archinov, des critiques du bolchevisme par Rudolf Rocker ou Emma Goldman. Bernd et Karin Kramer fondèrent une maison d‘édition libertaire, Karin Kramer Verlag, avec les revues Marxismus-Anarchismus (Marxisme–anarchisme) et Unter dem Pflaster liegt der Strand (Sous les pavés la plage). Les Kramer et d’autres organisèrent en 1971 à Berlin un colloque consacré aux événements de Kronstadt de 1921. Ils furent les premiers à publier de nouveau des écrits libertaires et furent suivis par d‘autres éditeurs libertaires : Büchse der Pandora, Libertad Verlag, Trotzdem Verlag, Edition Nautilus à Hamburg, Weber-Zucht à Kassel, Anarchistischer Verlag à Francfort, Archiv für die Geschichte des Widerstandes und der Arbeit à Bochum, Verlag Graswurzelrevolution, Klemm & Oelschläger à Ulm, Unrast Verlag.

Puis sortirent les critiques antimarxistes et écologistes de Murray Bookchin, les tracts anarcho-féministes de Carol Ehrlich et L‘Anarchisme de Daniel Guérin. À Berlin apparurent des journaux très violents montrant des anarchistes armés de bombes, comme Linkeck (Côté gauche), avec un tirage de 3 000 à 8 000 exemplaires (Karin et Bernd Kramer), Agit 883, de Peter Paul Zahl, avec un tirage de 4 000 à 7 000 exemplaires, puis Fizz (1971) ; ces publications eurent une durée de vie courte.
Des groupes situationnistes, les Umherschweifende Haschrebellen (Les Rebelles fumeurs de hachisch dérivants), fondèrent au début des années 1970 le groupe Bewegung 2. Juni (Mouvement du 2 juin). Cette date rappelait le meurtre de l‘étudiant Benno Ohnesorg le 2 juin 1967. C’était un groupe libertaire armé qui pratiquait le braquage des banques et les enlèvements, dont le plus efficace fut celui du politicien chrétien-démocrate Peter Lorenz. Mais ils tuèrent également l‘indicateur Schmücker et cela ternit leur réputation. Les militants du Mouvement du 2 juin coopérèrent parfois avec la Rote Armee Fraktion (RAF, Fraction armée rouge), malgré le marxisme-léninisme explicite de la RAF et des écrits d’Ulrike Meinhof. Inge Viett, du Mouvement du 2 juin, prit contact avec le gouvernement de la RDA à la fin des années 1970 pour en finir avec la vie clandestine et avoir une vie quotidienne normale en Allemagne de l’Est.
Un autre réseau armé se manifesta pendant les années 1970 et 1980, les Revolutionäre Zellen (Cellules révolutionnaires), qui se situait idéologiquement entre le Mouvement du 2 juin et la RAF. Les militants avaient une vie quotidienne normale, mais ils commettaient des attentats le soir ou pendant leurs vacances. En 1976, ils détournèrent un avion vers Mogadiscio, en Somalie, avec un commando palestinien. Là, les militants allemands séparèrent les passagers juifs israéliens des autres. Cette action fut fortement critiquée par les autres courants de la nouvelle gauche et des libertaires, parce qu’elle rappelait les sélections des juifs par les nazis pendant l‘Holocauste [3].

L’anarchisme contemporain : Graswurzelrevolution, FAU,
Schwarzer Faden, Autonomes libertaires,
Umweltblätter en RDA,
Project A, Journées libertaires à Francfort, 1987 et 1994

Parmi les mouvements sociaux des années 1970, 1980 et 1990 comme le mouvement féministe, écologiste, le mouvement pour la paix, trois courants libertaires ont survécu jusqu‘à nos jours et ont été capables de s’organiser et de créer une tradition. En 1972, on vit la naissance du journal anarchiste non violent Graswurzelrevolution (Révolution des racines d’herbe), inspiré entre autres par la revue de langue française Anarchisme et non-violence parue entre 1964 et 1974 et les traditions de l’anarchisme non violent de langue allemande, mais aussi par des mouvements de masse de Martin Luther King aux États-Unis du Sud ou de Mahatma Gandhi en Inde.
Les anarchistes non violents créèrent des groupes pour l’action directe non violente. Ils tentèrent d‘influencer et de préparer des actions de masse lors de mouvements sociaux, avec des résultats considérables dans les actions contre les installations nucléaires de Wyhl, Marckolsheim et Fessenheim entre la Suisse, la France et l‘Allemagne. Ils furent actifs dans la création de la Republik Freies Wendland (République Wendland libre), une ville libertaire alternative de 1 000 militants en mai 1980 sur un site nucléaire. Ils participèrent à des actions de désobéissance civile pendant le mouvement pour la paix dans les années 1980 ainsi qu‘à des actions directes de sabotage de pylônes électriques pendant la lutte contre le surgénérateur de Wackersdorf en Bavière. Actuellement, ils pratiquent toujours l‘action directe contre les transports de déchets nucléaires. Les anarchistes non violents jouèrent un rôle dans l’abaissement de la part du nucléaire à seulement 33 % de l‘énergie produite en Allemagne. Le journal Graswurzelrevolution est le seul mensuel libertaire en Allemagne aujourd’hui, avec un tirage d‘environ 4 000 exemplaires. Entre 1980 et 1997 on vit aussi la création d‘une organisation, la Föderation Gewaltfreier Aktionsgruppen (Fédération des groupes d’action directe non violente), composée de 150 membres dans 20 groupes, avec des conseils de délégués tous les deux mois et une conférence par an [4].

Après la courte renaissance de l’anarcho-syndicalisme en Espagne qui suivit la mort de Franco en 1975, on assista à la fondation, en 1977, d’une nouvelle organisation anarcho-syndicaliste, la Freie Arbeiter/-innen-Union (Association des ouvriers.ières libres) avec le journal bimestriel Direkte Aktion (Action directe) qui tira à 2 000 exemplaires environ. Une fois par an une conférence rassemblait environ 100 militants. Elle critiquait les syndicats unifiés sociaux-démocrates, mais ne fut pas capable d‘organiser des bourses du travail ou des fédérations d‘industrie. L’action la plus efficace de la nouvelle FAU fut le boycott d’un café alternatif, résultat de l‘exploitation d‘ouvriers mexicains. Ce boycott servit à montrer la solidarité de la FAU avec l’insurrection zapatiste du Chiapas.
En 1980, des libertaires fondèrent le journal Schwarzer Faden (Fil noir), un trimestriel culturel tirant à 3 000 exemplaires environ. Pendant les années 1980, des tentatives de création de forums libertaires rassemblant tous les courants libertaires et même des individus isolés furent vouées à l’échec.
Actuellement, deux fois par an, se tient une petite rencontre d’un Forum für libertäre Informationen (FLI, Forum pour des informations libertaires), qui a coupé les liens avec la revue Schwarzer Faden. Le Trotzdem Verlag, associé à la revue, est aujourd’hui devenu une coopérative [5].

Le mouvement des Autonomes, présent depuis 1975 en Allemagne, est difficile à classer. Il tire incontestablement ses racines du mouvement italien d‘autonomie ouvrière, entre le communisme des conseils et l‘anarchisme. En Allemagne, entre 1975 et 1989, parut une revue, Autonomie, rédigée par Karl-Heinz Roth, qui était plus marxiste. Dans les années 1980, on pouvait diviser les Autonomes entre Autonomes anti-impérialistes marxistes (menant des actions solidaires par exemple avec des partis marxistes comme le parti kurde d’Öcalan) et Autonomes libertaires rassemblés autour du journal Die Aktion (L’Action) de Francfort tirant à 3 000 exemplaires environ (ils menaient des actions en solidarité avec les révoltes des banlieues de Los Angeles, par exemple). Le problème des Autonomes éclata pendant les premières Libertäre Tage (Journées libertaires) qui rassemblèrent 3 000 militants en 1987 pour un week-end à Francfort : ils passèrent leur temps à débattre pour savoir s’ils devaient cesser leurs soutiens à la RAF – une question qui avait été résolue par les autres courants libertaires depuis plus de dix ans. Une impressionnante rencontre des libertaires, les deuxièmes Libertäre Tage (Journées libertaires), se tint en 1994 à Francfort avec encore 3 000 militants. Au cours de ces journées, les différents courants libertaires purent exposer leurs problèmes, mais cette fois les Autonomes étaient peu représentés. Les débats avaient pour thèmes le faible degré d’organisation des libertaires en Allemagne et le manque de vieux militants. Certains considèrent le mouvement libertaire comme un mouvement de jeunesse très fluctuant et incapable d’installer une tradition et une culture libertaires en Allemagne.

Le sociologue libertaire Bernd Drücke a fait des recherches sur la presse libertaire et a trouvé entre 1985 et 1995 21 revues et journaux en RDA et 475 revues et journaux en RFA, qui ont souvent eu une diffusion faible et régionale. Le militant Horst Stowasser a essayé de créer des projets alternatifs et autogestionnaires dans plusieurs petites villes pour diffuser les idées libertaires (Projekt A), mais il a échoué après s’être installé avec 50 autres militants dans la petite ville de Neustadt. Des groupes autour du journal Umweltmagazin (Magazine pour l’environnement) en Allemagne de l’Est se sont opposés au régime pendant des années et ont contribué à la chute du Mur de Berlin en 1989. Aujourd‘hui, le mouvement libertaire de langue allemande reste vivant. Mais il est encore loin d’être un mouvement de masse comme au début des années 1920 [6].

Lou Marin


24 Rudolf Rocker, Nationalismus und Kultur, 1937, 1949 publication en allemand, nouvelle édition allemande, Münster, 1999.

25 Hans Jürgen Degen, Anarchismus in Deutschland 1945-1960. Die Föderation Freiheitlicher Sozialisten, Ulm, 2002 ; Günter Bartsch, Anarchismus in Deutschland, tome 1 : 1945-1965, Hannover, 1972.

26 Notice sur le néo-anarchisme, dans Lexikon der Anarchie, ed. Hans Jürgen Degen, Bösdorf, 1993 ; Gert Holzapfel, Vom schönen Traum der Anarchie. Zur Wiederaneignung und Neuformulierung des Anarchismus in der Neuen Linken, Berlin,1984.

27 Bernd Drücke, « Histoire du journal Graswurzelrevolution », dans Réfractions, n° 5, printemps 2000, « Violence, contre-violence, non-violence anarchistes », p. 109-120.

28 Pour l’histoire de la nouvelle FAU et le Schwarzer Faden voir Bernd Drücke, Zwischen Schreibtisch und Straßenschlacht ? Anarchismus und libertäre Presse in Ost-und Westdeutschland, Münster, 1998.

29 Bernd Drücke, voir note 28 ; Horst Stowasser, Freiheit pur. Die Idee der Anarchie, Geschichte und Zukunft, Frankfurt, 1995.


[124

[225

[326

[427

[528

[629


Navigation

Articles de la rubrique