IV

Louis Janover
mardi 22 décembre 2009
par  ps
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Maximilien Rubel n’a pas seulement arraché Marx au marxisme qui l’avait annexé aux différents partis destinés à intégrer la classe ouvrière dans le capitalisme privé ou d’État ; il a replacé Marx dans le courant d’émancipation qui porte l’utopie comme l’anarchisme, le blanquisme comme le proudhonisme. En ce sens, il répond à l’impératif d’un autre penseur hétérodoxe, Karl Korsch, dont Maximilien Rubel traduisit et fit connaître les Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui, thèses qui posent comme impératif catégorique cette réévaluation des différentes tendances théoriques du mouvement communiste : “ Marx n’est aujourd’hui qu’un parmi les nombreux précurseurs, fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste de la classe ouvrière. ” Encore faut-il lui rendre la place qui lui revient et expliquer pourquoi lui seul a subi ce destin exceptionnel.

Quand le même Korsch suggère en effet que Marx, face aux problèmes posés par la morale “ guyeautiste ”, l’aurait “ répudiée comme “anarchiste”, car dans cette question Marx était tout aussi bien “marxiste” que tout autre marxiste autoritaire ”, c’est à bon escient que Rubel met en lumière cet étrange paradoxe : les léninistes eurent toujours pour premier souci de rendre Marx responsable de leurs propres errements. “ Il a fallu, dit Rubel, que le disciple éprouve le besoin de libérer sa conscience d’un “péché” intellectuel dont il lui était lisible de rendre responsable le “fondateur” ”. Et d’ajouter qu’il se privait ainsi de “ comprendre que, malgré son combat contre Proudhon et Bakounine, Marx demeure le théoricien le plus réaliste – et le moins “jacobin” – des courants de pensée qui constituent l’anarchisme ” 6. Non pas “ malgré ”, ajouterons-nous, mais “ grâce à”, car l’anarchisme ne se définit par aucun acte de propriété intellectuelle, mais par la confrontation d’idées.

Et nous retrouvons ici le point d’impact de l’œuvre de Rubel dans l’histoire immédiate : retourner la pointe révolutionnaire de la pensée de Marx contre ceux qui monopolisaient son œuvre à des fins d’exploitation, en ravalant les propositions les plus claires de la conception matérialiste et critique du monde au rang de dogmes d’un matérialisme vulgaire, qui érigeait l’ordonnancement objectif des événements en deus ex machina de l’Histoire.

D’une certaine façon, la revanche des anarchistes sur le marxisme ressemble à celle de Rubel sur cette théorie, et cette affinité est en elle-même un défi à certains préjugés. C’est une ironie de l’histoire de voir les ex-marxistes, défroqués et reconvertis à la hâte, ânonner la thèse de Rubel sur la différence radicale Marx-marxiste et se gargariser à tort et à travers de l’adjectif “ marxien ”, dont ils se gaussaient hier, sans oser dire d’où leur est venue cette illumination soudaine qui met en pleine lumière leur banqueroute aussi obscène que sanglante, et dont les petits actionnaires ne finissent pas de payer les conséquences.

Pour apprécier la signification de ce retournement, il faut se souvenir de ce que représentait le Parti communiste après la guerre, de son hégémonie culturelle sur la gauche, toutes tendances confondues, et du monopole qu’il exerçait sur la publication et l’interprétation des écrits de Marx et bien au-delà. Car c’est toute la littérature concernant le mouvement ouvrier qui était alors sous sa coupe. Et il ne faut pas oublier non plus que cette entreprise de confiscation bénéficiait des ressources immenses que détenaient alors les pays du bloc soviétique et dont le PC tirait profit de multiples manières – et en premier lieu pour ses œuvres de propagande.

Il y avait, certes, une poussière de groupuscules, et chacun d’entre eux se réclamait d’une lecture particulière de Marx pour critiquer le régime social et le système politique de l’URSS. Mais en règle générale tous, y compris les anarchistes, faisaient remonter la bifurcation fatale, voire la trahison, au bolchevisme, à l’usurpation exercée par le Parti unique sur le mouvement révolutionnaire. Ces groupes acceptaient le mythe qui fut celui de la social-démocratie et du bolchevisme : rattacher Marx à la fondation du “ marxisme ”. Il apparaissait ainsi rétroactivement comme le fondateur de la théorie qui dominait le mouvement ouvrier, que ce soit celui du monde dit libre ou celui du monde dit communiste. Et les épigones se réclamaient en fait du même héritage que les détracteurs, celui de la Révolution qui aurait été trahie, chacun désignant le moment, les traîtres et le remède 7.

Maximilien Rubel allait au-delà de la logique de ces groupes pour tirer de leurs doutes une conclusion inattendue : cette théorie, sans cesse remodelée, que doit-elle à Marx ? Et de souligner l’inanité de l’idée de fondation et de système achevé du point de vue marxien lui-même ! Il apportait ainsi un éclairage nouveau et un changement radical de problématique, fondés sur l’étude attentive de la vie de l’auteur et l’analyse irréfutable de ses écrits et non sur une énième interprétation de quelques œuvres canoniques, références immuables de la récitation marxiste sans répit réfutées par les anarchistes. Son jugement ramenait l’immense littérature des disciples, continuateurs et critiques à de plus justes proportions : le marxisme, montrera-t-il, s’est formé après Marx, d’après une vue incomplète de ses œuvres, souvent même en occultant l’esprit qui les animait.

Comme idéologie d’un parti aspirant à représenter la totalité des luttes ouvrières, et à prendre en charge la totalité de l’État, le marxisme se constituera en système de pensée clos sur lui-même, ajoutant une forme politique nouvelle à la domination que le capital exerce sur la classe exploitée. Il opère la dissociation entre ce que Rubel appelle “ la motivation éthique et le jugement scientifique ”, et ampute ainsi l’œuvre de Marx de ses multiples prolongements et interrogations sur les conditions de la transition vers le socialisme.

On en est arrivé de fil en aiguille à voir dans le jeu aveugle des forces économiques le ressort principal censé provoquer, sans intervention des classes, la liquidation de l’ancienne formation sociale, croyance fataliste aux vertus d’un processus purement automatique grâce auquel la transformation révolutionnaire était acquise par nécessité absolue. Rien de plus étranger à l’idée de Marx qui ne perd jamais de vue le rapport pratique à l’action de la classe ouvrière. Inversement on pourrait dire que certains courants anarchistes et syndicalistes révolutionnaires pèchent par l’excès de confiance inverse, et attendent tout de la volonté révolutionnaire, indifférents au système de médiations politiques qui rendraient possibles ce basculement.

C’est cette forme d’héroïsme, qui doit tout à l’individu d’exception et rien au personnage anonyme célébré par Heinrich Heine, que Georges Sorel sent en éveil dans le syndicalisme révolutionnaire. Ce mouvement, qui “ n’a pu éviter cette dichotomie entre les masses et les intellectuels ”, comme nous pouvions l’écrire dans un cahier des Études de marxologie, n’en a pas moins réactivé l’esprit libertaire des luttes ouvrières et ses représentants sont à l’origine des intuitions les plus fécondes, sur la démocratie parlementaire et l’intelligentsia notamment 8.

Il n’empêche que Sorel accentue la césure malgré qu’il en ait. Son marxisme, aussi peu orthodoxe que son anarchisme, retient surtout de la lutte des classes la croyance aux qualités viriles d’une minorité consciente, détentrice des “ vertus ” cardinales qu’il attribue aux Romains de l’Antiquité, au prolétariat des Temps modernes. Une élite qui aurait hérité de la force morale des grands ancêtres serait seule capable de modeler le mythe révolutionnaire à l’image de cet idéal et de substituer à la société bourgeoise gangrenée par le culte des valeurs matérielles et l’appétit profane une civilisation du sacrifice héroïque. Le ralliement à Lénine, qui met un point final à des prises de position en apparence contradictoires et erratiques, nous renvoie à l’élitisme sous-jacent à sa conception du rôle de la conscience révolutionnaire dans le mouvement ouvrier. Cet ultime acte d’allégeance renoue avec l’impulsion initiale et l’inscrit dans la durée.
Nous sommes ici aux antipodes de l’idée marxienne d’auto-émancipation. Se trouve en effet dissocié à son tour ce que Maximilien Rubel réunifie dans l’éthique du comportement révolutionnaire : elle vise à articuler l’utopie de la fin, commune aux anarchistes et aux marxistes, à l’utopie des moyens. À quel endroit de la division du travail se situe le point de jonction entre le politique et l’économique et quelles sont les conditions qui permettraient de mettre fin à la séparation ? L’ambiguïté de la pensée de Marx vient précisément de cette double interrogation, selon que l’accent porte sur la fin ou sur les moyens. Marx, d’une part, observe avec une objectivité quasi scientifique les conditions matérielles de la production et, d’autre part, il les rapporte au degré d’“ organisation de tous les éléments révolutionnaires comme classe ” pour en mesurer la “ capacité ” au sens proudhonien du terme.

Marx, dit Rubel, “ a mené de front l’investigation scientifique et la postulation libertaire ”. Mais il est juste de dire que la science prend parfois chez Marx la place du normatif, et que là où l’on distingue un insidieux écart entre les deux, là se sont logés le marxisme et un matérialisme métaphysique représenté par la théorie de la pensée-reflet qui dissout la réalité de toutes les formes de conscience sociale en idéologie pure. Seuls les phénomènes d’ordre économique sont alors crédités d’un coefficient de réalité sociale. Or, ce que Marx a en vue, ce sont les effets de l’existence sociale sur la conscience, la manière dont les rapports de domination et de servitude, directement issus de la production sociale elle-même, réagissent à leur tour de façon déterminante sur cette dernière. “ La conscience peut paraître parfois en avance sur les conditions empiriques de l’époque 9 ”, “ c’est faire preuve de grossièreté et d’inintelligence que d’établir des rapports fortuits entre des phénomènes qui constituent un tout organique, que de les lier simplement comme un objet à son reflet 10 ”. Le principe matérialiste de Marx s’efforce d’apporter une réponse au problème de l’interaction des phénomènes économiques, sociaux, politiques et culturels.

Comme théorie largement codifiée par Engels et revue à la lumière de l’étatisme de Lassalle, le marxisme devint la pensée unique de la bureaucratie ouvrière. Après avoir transformé la théorie de l’auto-émancipation en utopie sans prise et sans effet sur le présent, elle disposera d’une conception de l’histoire conforme à ses intérêts et nécessaire pour légitimer son pouvoir sur la classe ouvrière. La “ transition ” dont hériteront les bolcheviks et les épigones était déjà un concept clef de la social-démocratie qui pouvait ainsi toujours rejeter vers le futur ce qu’elle ne voulait pas faire le jour même, et qu’elle finira même par renier.

Ainsi aura été en quelque sorte mis en œuvre ce que Lénine, à la suite de Karl Kautsky, revendiquait pour les intellectuels : apporter de l’extérieur la conscience au mouvement ouvrier. Mais on peut accorder à Marx que cette conscience n’était pas celle qu’il avait en tête quand, pour condenser en une formule ce qui caractérisait l’esprit de l’Internationale, il avait repris la phrase de Flora Tristan, mais épurée de toute l’ambiguïté messianique dont elle avait chargé son message : “ L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. ”

Friedrich Engels tirera de l’œuvre de Marx une leçon contraire quand il prononcera le discours sur la tombe de son ami, lequel, dit-il, “ fut le premier à avoir donné [au prolétariat moderne] la conscience des conditions de sa libération 11 ”. Paroles dictées par l’émotion, certes, mais qui traduisent bien un nouveau degré dans la cristallisation du culte. C’est en faisant ainsi dépendre du seul Marx la dialectique de l’évolution historique, et en opérant un retour au néo-hégélianisme qu’il avait lui-même critiqué avec son ami dans l’Idéologie allemande, qu’Engels a ouvert la voie au marxisme, cette théorie du “ socialisme des intellectuels ” – conclusion qui, au terme d’un siècle d’expérience, sera celle de J. W. Makhaïski, anarchiste polonais inclassable 12.


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