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Numéro 8–
Juin 2002
Louis Mercier Vega
En
guise de présentation
LOUIS MERCIER (1914-1977) mérite d’être connu,
et ce pour au moins trois raisons. La première, c’est
qu’il traversa le XXe siècle sans jamais abdiquer la
passion critique qui l’anima dès son plus jeune âge.
La deuxième, c’est qu’il conçut l’anarchisme
comme une méthode – de réflexion et d’action
– et non comme une doctrine aboutie, aux principes définitivement
établis. La troisième, c’est qu’il vécut
son existence comme une aventure multiple.
Comme d’habitude, c’est à partir de livres que
s’organise ce huitième numéro d’A contretemps,
de facture thématique et d’une pagination exceptionnelle.
Le premier de ces livres, Présence
de Louis Mercier, sert de fil conducteur à notre voyage.
José Fergo s’attache à analyser cet ouvrage
collectif, dont l’intérêt lui semble évident
pour comprendre le parcours militant et intellectuel d’un
personnage “ hors du commun de l’anarchisme ”.
Le second livre, lui, n’existe pas encore, mais on y travaille.
“ On ”, c’est Phil Casoar, qui a collaboré
au premier et s’échine sur le second depuis…
un certain nombre d’années. Ce sera “ un
livre-objet casoarien ”, nous dit-il, fait de textes et
de dessins – dont certains, à l’état d’ébauches,
illustrent ces pages. Le long entretien qu’il nous accorde,
outre qu’il met l’eau à la bouche, prouve, en
tout cas, sa parfaite connaissance du sujet.
Pour cerner le personnage de Louis Mercier, il est sans doute différentes
méthodes, mais la plus sûre consiste, bien sûr,
à le lire. Parmi les nombreux ouvrages qu’il nous a
laissés – épuisés pour la plupart –,
la Chevauchée anonyme fait un peu bande à part. Cette
œuvre de fiction nous en dit beaucoup sur l’époque
d’effondrement qu’elle décrit – celle de
la Seconde Guerre mondiale –, mais davantage encore sur cette
fa-rouche volonté de lucidité, intemporelle celle-là,
qui caractérisa son auteur. C’est à sa lecture
que se sont attelés, d’un double point de vue, Arlette
Grumo et Freddy Gomez.
Cette “ lucidité sans rivage
” est encore au cœur de la dernière expérience
à laquelle se consacra Louis Mercier au cours des années
1970, la revue Interrogations. Freddy Gomez en témoigne,
sans prétendre faire œuvre d’historien, mais sur
le ton de l’amicale connivence.
Enfin, comme “ la vertu n’est pas simple ” en
terre d’anarchie, on savourera le récit de Lucien Feuillade,
l’ami de toujours, sur une “ vilaine
affaire ” qui fit quelque bruit à l’époque
où Mercier s’appelait Ridel et où les pandores
étaient à ses trousses.
A l’évidence, ce voyage exigeait qu’on laissât
la parole à l’intéressé. Pour ce faire,
nous n’avions que l’embarras du choix tant les textes
que nous avons parcourus étaient de qualité, mais
l’heure arrive toujours où il faut trancher. On lira
donc une superbe “ Esquisse du
monde anarchiste d’hier ”, datant de 1974
et, en sa critique de The Grand Camouflage, de Burnett Bolloten,
datant de 1961. Histoire de nous inscrire dans une tradition.
Voilà… Un mot encore : en plein travail, les multiples
échos sur-médiatisés d’un grand zèle
citoyen sont venus jusqu’à nous. Le fascisme, disaient-ils,
était à nos portes et, pour s’en guérir,
il fallait choisir la République chiraquienne. “ Il
y a des périodes, écrivait Mercier, où l’on
ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête. ” La remarque
vaut, bien sûr, pour le présent. Quand le délire
est à ce point consensuel, le hors-jeu s’impose, car
la raison l’exige.
Bonne lecture !
A contretemps
Bibliographie de L.V.M. Document
de police
L’itinéraire
d’un anarchiste hors du commun de l’anarchisme
L’OUVRAGE que nous présentons ici – et qui
sert de base à ce numéro spécial d’A
contretemps – offre l’avantage de mettre à
jour le parcours militant de Charles Cortvrint, alias Charles
Ridel, alias Louis Mercier. Prolongeant un colloque organisé
à Paris en 1997 par le Centre international de recherche
sur l’anarchisme (CIRA), Présence de Louis Mercier
s’attache à suivre les pas d’un anarchiste
proprement hors du commun qui, sous l’un ou l’autre
de ses pseudonymes et fausses identités, traversa l’histoire
sociale du XXe siècle et, quelles que fussent les circonstances,
s’entêta à comprendre le monde pour mieux le
combattre au nom d’une indispensable lucidité libertaire.
“ Je suis à moi seul une fédération
de pseudonymes ”, avait coutume d’affirmer Louis Mercier,
éprouvant sans doute un malin plaisir à brouiller
les pistes de sa biographie. Marianne Enckell 1,....la
suite
Figures de l’anarchisme
en temps de guerre
“ DANS UN MONDE QUI COURT À L’ABÎME…
”
TOUT commence à Marseille, en septembre 1939, juste avant
l’orage et en des temps où, déjà, sur
le cours Belzunce et la Canebière, la crapule a droit de
cité. Avec sa “ gueule de communiant ” et ses
faux “ fafs ” en poche, Parrain attend le départ,
le souhaite, l’appelle. Au milieu des copains de la débine,
ces “ battus plusieurs fois ”, ces “ débris
cosmopolites des multiples déroutes ”, cette “
tribu ” où la “ volonté constante de tenir
” fait encore bon ménage avec la fraternité,
il n’a plus qu’une certitude : “ Il y a des périodes
où l’on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête.
” C’est avant qu’il fallait se battre, quand l’Espagne
exigeait des armes et qu’on l’abandonna à son
sort, et avant encore, quand le prolétariat allemand s’inclina
sans lutter. A l’heure des défaites, il est toujours
trop tard pour se reprendre. Reste la fuite vers des terres moins
inhospitalières, l’insoumission ouverte, cette façon
d’éprouver, “ dans un monde qui court à
l’abîme en chantant d’absurdes refrains ”,
cet “ amer orgueil de la lucidité désespérée
”....la
suite
Un
entretien avec Phil Casoar
GENESE D’UN PROJET
A défaut de parler d’un livre qui est toujours en chantier,
nous allons nous intéresser à sa longue gestation…
Tu travailles depuis maintenant une vingtaine d’années
sur un objet “ casoarien ” où, sur le modèle
de ton Benoît Broutchoux 1 de grande renommée, se mêleront,
autour de la figure de Louis Mercier Vega cette fois, dessins et
textes, graphisme et écriture, images et documents. Avant
d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais que tu nous
racontes comment est née cette idée et d’où
t’est venu cet intérêt pour le personnage de
Mercier ?
Avant le Broutchoux, j’avais déjà envie de faire
quelque chose sur la guerre d’Espagne, les anarchistes espagnols
et, plus particulièrement, la colonne Durruti. En fait, j’ai
découvert tout ça quand j’avais une quinzaine
d’années et que je fréquentais le groupe libertaire
de l’étang de Berre, à Martigues, où
il y avait deux anars espagnols. C’est là que j’ai
commencé à entendre parler de toutes ces histoires,
à lire les premiers bouquins qu’on a pu me passer.
On était au début des années 1970. Il y avait
alors très peu d’informations disponibles sur la guerre
civile espagnole vue du côté des libertaires.
...la
suite
Esquisse du monde anarchiste d’hier
LE monde anarchiste n’est pas
facile à mettre en fiches ou à évaluer en chiffres.
Pour le connaître de l’extérieur, il y a l’approche
par les textes, l’étude de sa littérature, le
dépouillement de sa presse, l’interprétation
des motions de congrès ou des polémiques publiques.
Travail utile, indispensable, que des historiens de plus en plus
nombreux poursuivent et qui fournit régulièrement
matière à thèses universitaires. Un travail
qui trouve pourtant rapidement ses limites et qui laisse le plus
souvent le chercheur insatisfait, car celui-ci se rend compte que
la connaissance sur documents ne conduit pas à une compréhension
intime des activités et des comportements. Difficile aussi
de le situer en fonction des mouvements révolutionnaires
et d’évaluer avec précision son rôle dans
les grands conflits sociaux, leur préparation, leur éclatement,
leur développement, leur fin. Il est en effet présent,
parfois sous son nom, et marque l’événement....la
suite
Une vilaine affaire…
…
J’en viens à celui qui est le meilleur, le plus subtil
de mes amis, si proche, quoique lointain
maintenant par la distance – non celle du cœur, mais
l’imbécile, celle de la géographie. Il avait
naguère besoin d’un pays, à défaut d’une
patrie. Son propre pays lui était fermé, pour une
bricole, mais à quoi tiennent les pays ! Il était
en rupture d’obligations militaires, comme quelques-uns de
chez nous qui ont été, bon gré mal gré,
récupérés par la patrie en guerre. Charles,
c’était son nom, l’un de ses noms, vivait en
France en résident de mauvaise foi. J’allais continuer
par les vertus de ce gentil garçon, quand je me suis dit
qu’il vaudrait mieux le montrer d’emblée sous
son jour le plus mauvais....la
suite
Raison
garder ou la lucidité sans rivage
ON avertira tout d’abord le lecteur que le Mercier dont il
sera question ici est celui de la dernière époque,
dont l’ultime aventure eut pour décor les années
1970 et pour centre son appartement du 3, rue de Valenciennes, dans
le dixième arrondissement de Paris. Là s’élabora,
sous son impulsion, un étrange projet de revue anarchiste
en quatre langues dont le premier numéro (décembre
1974) situait le point de départ : “ En clair, le mouvement
anarchiste se montre inférieur à ses possibilités.
” A quelques-uns, assez jeunes alors, on tenta de le suivre,
mais c’est peu dire qu’il nous précéda,
et de très loin, en expérience, en capacité
de travail, en lucidité et en volonté. Entre lui et
nous, l’avenir se conjuguait sans doute différemment.
Nous avions du temps à perdre, lui pas. Si cette revue fut
la sienne, entièrement, l’expérience n’en
demeura pas moins commune. C’est elle qu’on évoquera
ici et, au-delà, le personnage qui la rendit possible et
qui s’y consacra avec toute l’ardeur dont il pouvait
être capable 1.
Le personnage trimballait alors sa propre légende, qu’il
agrémentait à sa manière. Par le silence le
plus souvent. Chez lui, on devinait la passion à des signes
imperceptibles : un encouragement à poursuivre, une tâche
à accomplir, un calendrier à tenir, un retour de mémoire
parfois. L’enthousiasme, en revanche, n’était
pas son fort. On pourrait même dire qu’il détestait
cette nécessité qu’ont les hommes de croire,
au risque de marcher sur la tête. Presque autant que le romantisme
ou l’illusion lyrique..
...la
suite
Bibliographie
des ouvrages en langue française de Louis Mercier...la
suite
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