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Bulletin de critique bibliographique

Numéro 12– Juin 2003

Stig Dagerman
1923 - 1954

En guise de présentation

C ’EST plutôt tardivement et assez modestement que la presse libertaire de langue française s’est intéressée à Stig Dagerman (1923-1954), écrivain anarchiste suédois. Il a même fallu attendre la récente réédition, chez Agone, de l’Île des condamnés et la publication, chez le même vaillant éditeur, de la Dictature du chagrin et autres écrits politiques (1945-1950) pour que, de-ci de-là, l’on commence à s’intéresser à lui et à parcourir son œuvre. Dagerman, c’est vrai, fut tout le contraire d’un propagandiste, plutôt un anarchiste existentiel trop enclin au doute et à la lucidité pour se satisfaire d’un catéchisme, fût-il libertaire. Du côté de la critique littéraire dite grand public, de même, il arriva qu’on louât le talent brouillon du Suédois, mais un peu du bout de la plume, en lui octroyant un statut de camusien nordique tout juste bon à alimenter quelques courtes chroniques où son anarchisme était systématiquement passé sous silence. En bref, pendant longtemps, Dagerman ne fut certes pas un écrivain maudit, mais simplement un auteur mal compris.

A l’origine de ce douzième numéro d’A contretemps, il y a certainement l’idée de revendiquer Dagerman comme écrivain majeur et comme anarchiste conséquent. Il y a l’envie, aussi, de nous situer, modestement, dans la lignée d’un remarquable numéro – aujourd’hui épuisé – que la non moins remarquable revue Plein Chant lui consacra, en 1986. Plus de quinze ans après, nous avons souhaité mettre nos pas dans ces traces et poursuivre ce voyage renseigné dans l’univers « dagermanien ».

Pour ce faire, notre chance fut sans doute de bénéficier du même arpenteur que Plein Chant, Philippe Bouquet, un des meilleurs traducteurs et connaisseurs de Dagerman. La rencontre fut chaleureuse et fructueuse. Que l’ami Philippe Bouquet soit ici remercié pour les précieux conseils qu’il nous a prodigués, pour le long et passionnant entretien qu’il nous a accordé et pour les trois études qu’il nous a données. Deux d’entre elles – « Stig Dagerman, enfant brûlé » et « Stig Dagerman et l’anarchisme » – sont des rééditions de textes épuisés ou difficiles à trou-ver. La troisième – « Modernité et actualité de Dagerman » – est inédite.

On lira, par ailleurs, au gré de ces pages, « Dagerman, une vie », Freddy Gomez, une lecture critique de l’ouvrage Stig Dagerman ou l’innocence préservée, une biographie que Georges Ueberschlag a récemment consacrée à l’auteur du Serpent, et un extrait d’une étude de Tom Karlsson – « Ecriture, pathologie et anarchisme ». La traduction de ce texte, inédit en français, est de Philippe Bouquet.

Dagerman milita dans les rangs de la Sveriges Arbetares Centralorganisation (SAC), organisation syndicaliste révolutionnaire suédoise, et fut rédacteur des pages culturelles de son quotidien, Arbetaren. Pour tenter de comprendre un peu mieux ce mouvement, on lira un bel article que Louis Mercier lui consacra, dans la Révolution prolétarienne, en 1960, pour le cinquantenaire de sa fondation, agrémenté de quelques nécessaires repères historiques dus à l’ami Thierry Porré.

Enfin, ce numéro – complété d’une bibliographie des ouvrages en langue française de Dagerman – se clôt sur « L’homme qui va bientôt mourir » – reproduit ici dans la traduction de Philippe Bouquet – indiquant fort bien, selon nous, toute la valeur de son talent d’écrivain.
Bonne lecture et à la prochaine !


A contretemps


Stig Dagerman, enfant brûlé

STIG DAGERMAN a souffert d'une double brûlure existentielle. La première fut celle de la trahison d'une mère qui le confia aux bons soins de ses grands-parents paternels à l'âge de quelques jours et ne se soucia plus jamais de lui par la suite. Ce n’est donc pas un hasard si le personnage de la mère est quelque peu maltraité dans son œuvre : dès les toutes premières pages du Serpent, nous voyons Irène tuer sa mère (pré-sentée comme particulièrement repoussante) en la jetant hors d’un train en marche ; dans l’Île des condam-nés, le personnage appelé Madame incarne un type de femme extrêmement froid et de mère dénaturée, tandis que l’Anglaise, qui n’a pas connu sa propre mère, en est marquée pour la vie et se trouve incapable de tout contact avec un autre être humain du fait d’une frigidité qui n’est pas seulement d’ordre sexuel ; dans la pièce l’Ombre de Mart, Gabriel finit par tuer sa mère, sorte de vampire shakespearien toute entière possédée par le culte d’un fils décédé qui n’est sans doute que le masque de son inaptitude à aimer les vivants. Ce n’est qu’avec l’Enfant brûlé que les choses s’améliorent ; mais la silhouette maternelle, sous les traits d’une belle mère cette fois, se charge alors d’éléments œdipiens qui ne trahissent que mieux le refoulement. Non, la mère n’a jamais laissé Dagerman en paix et toute sa vie en a été une quête angoissée et perpétuellement frus-trée....la suite



Stig Dagerman et l’anarchisme
LA question de l’anarchisme de Dagerman a déjà été débattue, plutôt entre initiés, il est vrai, que parmi les critiques ou les universitaires. Mais elle a fait, dans la brochure Stig Dagerman och syndikalismen, l’objet d’une polémique déclenchée par les propos de Mauritz Edström, dans son très beau livre Medan världen dör, affirmant que Stig Dagerman avait été « victime » (offer) de son anarchisme et que son sort avait été de « s’engager dans une impasse impossible, dans un rêve de liberté et une exigence de liberté qui étaient absolument intenables » (cité p. 7). Le terme de victime a beaucoup choqué les autres amis de Dagerman et surtout Evert Arvidsson, qui le trouva offensant, presque blasphématoire. Arvidsson a tenu à avoir le dernier mot dans la brochure. Pourtant, il semble bien que ce soit Edström qui était dans le vrai, tout simplement parce qu’il a bien vu la dimension tragique de l’anarchisme de Dagerman. Rappelons que le héros tragique est victime de ce qu’il y a de meilleur en lui....la suite



.Modernité et actualité de Dagerman

PEU d’écrivains ont été de leur temps au point où Dagerman l’a été. On peut affirmer qu’il s’est agi pour lui d’un modernisme jusqu’à la mort, une mort qu’il a choisi de se donner en pleine lucidité, par dégoût, de ce « monde des petits chiens » qu’il dénonçait dans l’Enfant brûlé, et qui a été son ultime cri lancé à la face du monde de notre époque.
Toute la vie adulte de Dagerman s’inscrit dans une douzaine d’années s’étendant entre le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et la fin de celle de Corée, avec « en prime » la bombe atomique. Il convient de ne jamais l’oublier, s’agissant d’un de ces Suédois qui ont passé pour privilégiés, alors. S’ils n’ont pas connu la réalité de la guerre, ce n’est malgré tout pas cultiver le paradoxe plus que de raison que d’affirmer que les intellectuels de ce pays l’ont ressentie avec une acuité bien supérieure à celle des peuples combat-tants, trop occupés à survivre pour se poser beaucoup de questions sur le sens de l’existence. On avait déjà pu noter ce phénomène, en Suède, à l’issue du premier conflit mondial, qui avait débouché sur une littérature de l’angoisse comme on n’en avait encore jamais connu, illustrée en particulier par le futur prix Nobel Pär Lagerkvist.. ...la suite



Dagerman, une vie

Georges UEBERSCHLAG
Stig Dagerman ou l’innocence préservée. Une biographie.
(L’Elan, Nantes, 302 p., 1996).
LE travail du biographe est rude. Il s’agit pour lui de lire une vie à travers le fracas contradictoire des opinions subjectives et des souvenirs incertains. Celle de Stig Dagerman fut courte (1923 - 1954), mais pleine. Pleine de tout : de bruit et de silence, de flamme et de lucidité, d’ascèse et de lustre, d’avancées et de reculs. Pleine d’angoisse, surtout, d’une angoisse en cascade, indomptable et dévorante. D’une angoisse furieusement créatrice, puisqu’elle est là, au creux de son œuvre, lovée dans ses livres, accoucheuse et fondatrice. Car Dagerman, c’est d’abord cela : un écrivain de l’inquiétude et de la défaite, sublimant ses peurs pour les partager un peu.
L’ouvrage de Georges Ueberschlag a pour principal mérite de nous restituer honnêtement – entendez par là sans esbroufe ni voyeurisme – la biographie de Stig Dagerman. Le ton y est retenu, le propos mesuré et l’hyperbole psychanalytique volontairement bannie. D’où cette impression de rigueur qui se dégage de ce livre dont le principal pari – tenu – est de se vouloir avant tout une introduction à l’œuvre de ce « person-nage inclassable et solitaire » que fut Dagerman.. ...la suite



Un entretien avec Philippe Bouquet

Il est fort à parier, pensons-nous, que cet entretien avec Philippe Bouquet procure au lecteur le même plaisir que nous avons ressenti à le faire. Comme nous, il y apprendra beaucoup sur le parcours de ce svédisant, traducteur, spécialiste en littérature prolétarienne suédoise et grand connaisseur de l’œuvre de Dagerman. Comme nous, il appréciera ses dons de pédagogue « dagermanien ». Comme nous, sans doute, il sera charmé par sa modestie. Car Philippe Bouquet n’en rajoute pas sur un sujet où, pourtant, il excelle. Ce qu’il veut, c’est faire partager sa passion pour cet anarchiste « viscéral » et écrivain « paradoxal », « esprit frère » de Kafka et de Camus. Dire qu’il y parvient sans peine, avec bonhomie et fraternellement relève pour nous de l’évidence, mais le lecteur appréciera.– A contretemps.

En conclusion de ta postface à la Dictature du chagrin, tu livres une « confession » : c’est, dis-tu, la lecture, en tes jeunes années, d’un texte de Stig Dagerman – Tuer un enfant – qui a « très largement déterminé [ta] vocation de svédisant », mais aussi « l’être humain que [tu es] devenu, en bien comme en mal ». Peux-tu nous en dire davantage ? ...la suite




Ecriture, pathologie et anarchisme

A partir du milieu des années 1940, les écrivains eurent la part belle dans Arbetaren et Dagerman fut le premier responsable des pages culturelles du journal. Il y joua un grand rôle en tant que voix de sa gé-nération. C’est en publiant son premier livre, le Serpent, en 1945, qu’il fit son entrée sur la scène publique. Doué comme il l’était, il lui fut facile de ressentir et d’exprimer l’angoisse qui restait sensible pendant l’après-guerre. La guerre avait isolé la littérature suédoise des grands courants continentaux et la soif de nou-veauté était grande. Avec Stig Carlsson et Gustav Rune Eriks, entre autres, Dagerman compta au nombre des jeunes écrivains désirant tenter d’analyser, au moyen de la littérature, le côté psychopathe de notre société et de transposer le radicalisme politique dans le domaine culturel.. ...la suite



SAC : quelques repères historiques

LA Sveriges Arbetares Centralorganisation (SAC) porte assez mal son nom, car cette Organisation centrale des travailleurs suédois, essentiellement fondée sur l’autonomie des unions locales (LS, lokala samorganisation), a toujours privilégié l’interprofessionnel sur les structures verticales. En son sein, les syndiqués sont davantage des membres conscients d’une classe sociale que des représentants de telle ou telle profession. Née, en juin 1910, de l’intérieur des Jeunesses socialistes et en opposition au réformisme de la Lands Organisation (LO), la SAC s’inspire certes du syndicalisme révolutionnaire français du début du XXe siècle, mais plus des Bourses du travail que de la CGT elle-même. Elle incarne en tout cas, dès sa fondation, la tradition libertaire du mouvement ouvrier.
...la suite



SAC : un congrès pour un cinquantenaire
D ANS cette ville de Stockholm où l’on célèbre la vieille fête païenne du solstice d’été, vidée de ses habitants partis vers la grande campagne et repeuplée par l’afflux des provinciaux venus se détendre dans la capitale, la Sveriges Arbetaren Centralorganisation tient son seizième congrès et marque son cinquantième anniversaire.
La SAC (prononcez : ès a cé) n’a jamais été une organisation de masse, même au temps de sa poussée initiale. Le secrétaire général de l’organisation, Herbert Anckar, a pu dire, retraçant l’histoire déjà ancienne de la Centrale, que sa naissance avait provoqué, en 1910, une impression semblable à celle que fit le premier avion dans le ciel scandinave. Depuis, la société suédoise a beaucoup évolué. La pointe des effectifs de la SAC se situe à quelque 37 000 membres dans les années 1924-1925. Depuis, ces effectifs ont lentement di-minué, jusqu’à tomber à environ 16 000 adhérents en 1957. . ...la suite



L'homme qui va bientôt mourir

L ’HOMME qui va bientôt mourir fixe de ses yeux sagaces ce ciel qui renferme tout, aussi bien des pierres en train de voler qu'un oiseau en train de tomber. Il aperçoit Dieu ployant sous le joug des étoiles. Mais Dieu ne peut plus le forcer à se tenir droit. Sa main a mis trop longtemps à atteindre ce front. Lorsqu’elle y est enfin parvenue, il était froid comme un poisson.
L’homme qui va bientôt mourir demande au monde : que me donneras-tu si je reviens sur ma décision ? Il connaît bien la réponse : une rose, un réveille-matin ou bien une cocktail-party. S’il ne s’en contente pas, on le traitera d’ingrat.
On dit qu’au moment de la mort les animaux gagnent des endroits tellement retirés que personne ne peut les trouver. Seul le chasseur voit mourir les animaux, et qui sait si ce dont il est témoin est véritablement la mort. Peut-être lui donne-t-on le change et lui offre-t-on seulement le spectacle d’une blessure ou d’un œil qui s’éteint.. ...la suite